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La cage

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Michel Dréan

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Les plaques de métal étaient brûlantes. Le soleil devait être au zénith. Du moins, il le supposait. La chaleur, c’était le seul repère dont il disposait pour mesurer la fuite du temps. Ça et le petit renfoncement fermé par une trappe qui s’ouvrait une fois par jour pour laisser apparaître une gourde d’eau jaunâtre déjà tiède et une assiette de nourriture infâme, parfois un quignon de pain rassis.
Son univers se limitait désormais à cet espace minuscule où il ne pouvait pas se tenir debout ni non plus s’allonger. Il tenta de somnoler, assis en tailleur ou sur ses talons en évitant de toucher les parois de ce four improvisé. De temps en temps il essayait de se mettre en chien de fusil mais était vite rattrapé par la morsure cuisante de l’acier. Et s’il arrivait parfois à s’abandonner à un ersatz de sommeil, un coup sourd frappé sur le dessus de sa cage à intervalles irréguliers le réveillait en sursaut et lui vrillait les tympans pendant un moment infini.
Idem la nuit où le problème était inverse. Il grelottait de froid et tentait vainement de s’emmitoufler dans cette chemise déchirée que ses bourreaux lui avaient laissée. Le désert où il supposait se trouver était ainsi. Une fournaise le jour, un frigo la nuit. Impitoyable.
Il porta à ses lèvres desséchées les dernières gouttes de sa maigre réserve, fit en sorte de les garder le plus longtemps possible en bouche avant de les avaler. Elles ne lui firent même pas de bien. Il avait bien tenté au début de trouver sous ses doigts un caillou quelconque à sucer. Sans succès, il n’y avait que de la terre dure comme de la pierre et un peu de sable. Il avait également entrepris de creuser le sol pour échapper à cet enfer, n’avait réussi qu’à s’arracher les ongles et la peau des doigts.
Depuis combien de temps était-il là ? Cinq jours, six, sept ? Il ne savait déjà plus. Sa colonne vertébrale n’était qu’un long serpent tordu et écorché vif, ses reins semblaient remplis d’acide, son ventre paraissait sur le point d’exploser. Il n’évacuait plus rien. L’eau sale qu’on lui donnait s’évaporait simplement par les pores de sa peau en une sueur aigre.
Dans cette obscurité bouillante, il sut qu’il fermait ses yeux. Derrière ses paupières, des papillons de lumière qui se transformèrent en une sarabande d’images martelant sa tête. Des corps pressés les uns contre les autres dans une cellule trop petite. Odeurs d’urine et d’excréments. Une salle d’interrogatoire. Un homme supplicié, suspendu via des poulies. Des pieds qui ne touchaient pas le sol. Des coups portés. Des brûlures. Des plaies suintantes. Étrangement, venaient s’intercaler des souvenirs de thé au jasmin, de rires d’enfants, la peau soyeuse d’une femme aux cheveux d’un noir de jais.
Sa tête partit sur le côté, son corps suivit, s’affaissa contre la paroi bouillante. Un cri silencieux monta dans sa gorge aride. Il crut qu’il pleurait.
Une nouvelle déflagration au-dessus de sa tête. Comme un roulement de tonnerre qui lui donna l’impression de n’être que le centre d’un gong monstrueux. Il se mit les mains sur les oreilles pour stopper en vain les vibrations qui faisaient encore trembler l’air vicié de cette étuve.
La nuit arriva. Douce au départ comme les autres jours. Puis, peu à peu, le froid glaça son corps crasseux. Et toujours ces coups violents qui l’empêchaient de prétendre à un hypothétique sommeil réparateur.
Nouveau répit. Une température agréable, signe que le jour bouffait la nuit et que le soleil n’avait pas encore commencé ses ravages. Bruit grinçant de la trappe. Rien à manger ce matin et une portion d’eau réduite. Qu’est-ce qu’ils voulaient là, au dehors ? Le faire crever doucement, des aveux, une confession ? Combien étaient-ils ?
Les parois de sa cage devenaient déjà chaudes. Puis brûlantes. Il avala quelques gouttes de sa gourde trop flasque, se força à respirer doucement cet air coupant qui lui brûlait les poumons.
Le bruit le fit sursauter. Peut-être avait-il réussi à s’endormir quelques minutes. La trappe encore. Il palpa le renfoncement obscur, à la recherche d’un peu de nourriture et avec de la chance d’une autre gourde. Rien d’autre qu’un fin morceau de carton et une petite boîte. Des allumettes !
Il en craqua une. La flamme dansa un instant, lui révélant l’étroitesse de sa cage. Il en frotta une deuxième. La lueur furtive lui permit de voir que le morceau de carton était une photo. A première vue, le portrait ne lui disait rien.
Une troisième allumette. Il rapprocha le cliché de ses yeux qui peinaient à s’habituer à cette faible lueur. Et là, il sût.
Le temps n’était plus qu’un immense sablier rempli de graviers stériles. Au bruit de moteur d’un véhicule poussif qui s’éloignait et du silence têtu qui s’installa juste après, il comprit qu’il était désormais seul et qu’il ne sortirait plus d’ici.
Il n’avait jamais été question d’aveux ou de confession.
Juste d’un châtiment.
Lui, Mahmoud Haddâd, directeur du centre de détention de Saidnaya en Syrie ne verrait plus ce soleil qui continuait de le tuer à petit feu (*).


(*) : Cette histoire est une pure fiction.
Par contre, le directeur de cette prison, le brigadier-général Mahmoud Maatouk, a été assassiné par des hommes armés en janvier 2018. Si la torture est pratiquée dans de nombreuses prisons du régime syrien, celle de Saidnaya est considérée comme la pire de toutes. Dans un rapport publié le 7 février 2017, Amnesty International estime qu'environ 5 000 à 13 000 opposants au régime syrien y ont été pendus entre septembre 2011 et décembre 2015. Mais l'auteure du rapport, Nicolette Waldman, déclare : « il n'y a aucune raison de penser que les pendaisons se sont arrêtées. Nous pensons que ces exécutions se poursuivent encore aujourd'hui et que des milliers de personnes ont été tuées ».
Source Wikipédia.

PRIX

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Odile · il y a
Comment se fait-il qu'il ne se retrouve pas en finale?
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Zutalor! · il y a
Pardi, excusez-moi, c'est parce qu'il est "trop bon", trop politique, trop dérangeant... Pas "assez KS" ?
Oui, ça doit être ça...
:o)

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F. Gouelan · il y a
C'est pourtant cela qu'il faudrait lire.
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Michel Dréan · il y a
Parce que je ne suis pas KS ;-)
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Christian Pluche · il y a
KS?
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Christian Pluche · il y a
J'ai compris!
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Odile · il y a
Ah ! Moi non plus ;-)
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Patcrea · il y a
Que ça fait du bien d'être à côté de ma fenêtre ouverte ! Merci pour ce texte !
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Fred Panassac · il y a
Dans la fournaise glaciale du désert, une mort épouvantable, même pour ce bourreau. Toutes mes voix.
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Nino · il y a
Un voyage au bout de l'enfer servi par une prose...cinématographique. Encore une fois, Bravo !
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Felix Culpa · il y a
Mes 5 voix pour cette histoire qui laisse une morsure brûlante tant les mots sont maîtrisés !
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Daniel Nallade · il y a
Un texte fort !
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JACB · il y a
Vous avez l'art Michel de nous embarquer même dans les lieux les plus sordides, les exactions les plus criminelles, les tortures les plus insoutenables et ce dès les premières lignes. On sait qu'on ne lâchera pas votre personnage (virtuel ici mais si vivant ailleurs). que le NOIR n'en finira pas de calciner toute once d'humanité. C'est un TTC qui ne peut laisser de marbre.*****
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Patrick Gibon · il y a
l'horreur même pour un tortionnaire.
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Vrac · il y a
Même avant l'appendice, on sait que cette "pure fiction" est vraie. Comme un rapport d'Amnesty
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Jean Calbrix · il y a
Un très bon texte agréable à lire ! Bravo, Michel ! +5
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