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La bulle

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André Page

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Je suis Mathieu C. Mon petit sac à dos sur le dos, je suis perdu dans la foule de la gare de Melun, comme s'est perdue dans les générations précédentes la suite de mon nom dans quelque bureau d'État civil. J'ai mal aux pieds. Je n'ai pas enlevé mes chaussons d'escalade, le temps presse. Trop. Aujourd'hui, j'ai envie de me baptiser Mathieu Chevalier, le chevalier du rocher. Je reviens de Bleau. C'est ainsi que les grimpeurs nomment souvent le site d'escalade de la forêt de Fontainebleau. Ce matin, j'ai enfin réussi le mythique surplomb de la vallée de la Mée sur le rocher du Potala, départ assis au sol. Certains diraient que j'ai atteint le plus haut niveau, moi je dis juste que j'ai atteint le sommet de ce bloc. Ça a fait rire Éric tout à l'heure, il a dit que je voulais rester inconnu, mais que maintenant je suis un illustre inconnu. Il sait que j'aime tenter mes plus dures réalisations le matin en semaine, quand il n'y a personne. Le spectacle, non, ce n'est pas pour moi.

Il est de Melun. C'est lui qui m'a emmené jusqu'aux rochers, qui m'a paré et m'a raccompagné jusqu'au RER. Je suis en pantalon de survêt et en T-shirt blanc, mes tennis sont restés dans le sac à dos, avec mes affaires de cours. Je ne serai jamais à l'heure... 1h 17’ de trajet par le RER D jusqu'à la gare de Saint-Denis, puis quelques minutes de plus, dans le bus 255. L'Université de Paris VIII me paraît à l'autre bout du monde, d'ici. De l'autre côté de la ville... Mon oral de psychologie sociale est à 14 heures. Je suis venu à Bleau pour me déstresser, mais je crois que c'est le stress qui m'a fait franchir ce nouveau cap... Nous nous sommes réjouis tout le trajet retour, mais là il n'y a plus de quoi se réjouir. Les chaussons me broient les pieds, il y a un monde fou et si je n'attrape pas la rame à deux étages qui va démarrer, je peux dire adieu à ma licence de psycho. Zut ! Trop tard ! Elle part !

J'écarte plusieurs personnes et me précipite. La portière se ferme, j'aperçois deux barres verticales et sans prendre le temps de réfléchir saute pour les saisir, en même temps qu'une vieille dame me retient par l'épaule. Je manque glisser, et en me redressant aperçois une plaque rectangulaire de 1 cm d'épaisseur vissée sous le bord droit de la vitre d’une fenêtre du deuxième niveau, qui vient vers moi. Arriver à temps... C'est ma seule chance, je saute !

Les doigts de ma main gauche se crispent sur la réglette. Pas de magnésie, cette fois. Mon chausson gauche est allé se plaquer au-dessus du rebord de la vitre du niveau inférieur, mon genou à l'équerre, et le talon de mon chausson droit est plaqué sur le rebord vertical du côté droit de cette même vitre, pour que je puisse m'équilibrer. Je penche brusquement mon corps à gauche en même temps que la rame accélère, et lance ma main droite à côté de l’autre. Derrière moi, je ressens comme si je la voyais la prodigieuse indifférence de la foule. Je suis tranquille, personne ne donnera l'alerte.

À l'intérieur du wagon, j'ai juste eu le temps d'apercevoir deux hommes face-à-face, bien assis. Je les envie, je les déteste. L'un a des yeux de poisson mort, l'autre a l'air d'un merlan frit. Le train, lui, a atteint sa vitesse de croisière de 90 km/h. Trois minutes à tenir jusqu'à Le Mée, Mée comme mon surplomb de ce matin, belle ironie du sort. Le vent est un cheval de l'enfer au galop. Mon sac à dos frôle les poteaux, et le bruit aussi est infernal. Je ne suis plus Mathieu Chevalier, je suis à peine Mathieu C. Je ne peux pas me mettre en grenouille plaqué contre le train entre les vitres des deux niveaux, je dépasserais au-dessus. Tout repose sur mon pied gauche, le droit ne fait qu'équilibrer verticalement en poussant vers la gauche. Trois minutes... Impossible.

Je vais lâcher. Un illustre inconnu va mourir, un de plus. Je me crispe et souffle, mon cœur bat la chamade au rythme de ce train, le vent plaque mes longs cheveux sur mes yeux. J'étais Mathieu C. Voir quelqu'un encore une fois... J'ose me pencher un peu, et je le vois. Un bébé se trouve juste là, attaché sur un siège enfant. Il me regarde, il m'a vu. Probablement du signe du poisson, lui aussi, et sans doute une jolie sirène lui fait-elle face, juste de l'autre côté de la paroi. Moi, je suis à l’extérieur du bocal...

C'est un garçon. Il a quelques cheveux blonds épars et de bonnes joues. Mes avant-bras fléchis tremblent, mes doigts sont engourdis, comme morts, déjà. Mes épaules et mon dos sont tétanisés, ma cuisse gauche et mon mollet droit sont proches de la crampe. Le vent n'émet plus qu'un ignoble raclement rythmé par le souffle du Diable. Moi, je n'ai plus de nom. Le bébé me regarde toujours. Il n'a pas peur. Ce qui m'étonne, c'est sa confiance. Ses grands yeux bleus ne me quittent pas. Je vais lâcher... Tous mes muscles sont crispés, tétanisés. Mais son regard m'enveloppe. C'est troublant. Il ne sourit pas vraiment, il a une sorte de joie intérieure, et cette confiance, cette confiance... Il est possible que les secondes passent, je ne suis plus personne et je n'en sais plus rien.

Cette confiance immense dans ce si petit corps... Il me soutient du regard et je soutiens son regard. Ses yeux sont bleu foncé et si lumineux... Alors, je comprends. Cela fait partie du programme de mon examen. Cet être minuscule a augmenté sa confiance à l'extrême. Il a agrandi sa bulle jusqu'à m’englober dedans, pas pour me repousser. Pour lui, je suis dans le train, maintenant, je ne peux plus tomber. Et j’en oublie de tomber. Comme il l’a voulu... Puisse-t-il ne jamais avoir des yeux de poisson mort en regardant les autres, plus tard... Non, il ne les aura jamais.

Université de Paris VIII. Je cours dans le couloir d’un deuxième étage, tennis aux pieds, cette fois. Un copain me montre vite une porte. Je frappe et entre. Le prof dont j’ai tant séché les cours sourit :
— Tirez un sujet.
Je saisis un papier et le lis, incrédule : « Proxémie, distances sociales et bulle, selon Hall ».
— Qui êtes-vous, illustre inconnu ?
— Je suis Mathieu C.

PRIX

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Edmond Delacaze · il y a
La SNCF ne va pas aimer, moi oui. La fin est digne d'un grand.
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B86 · il y a
Une histoire qui m'a tenu en haleine c'est original aussi voté
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Elena Hristova · il y a
un récit captivant qui nous tient en haleine, mes 5 votes avec plaiisir
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François Duvernois · il y a
Excellent, André ! Histoire originale, haletante et très bien écrite.
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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour ce bon texte. Prenez le temps d'aller visiter ma nouvelle (SACHA), qui participe au concours spéciale à l'occasion du 40ème anniversaire du RER. Lisez, et si vous aimez, votez afin de m'offrir votre voix très chère http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sacha-3?all-comments=true&update_notif=1511282103#js-collapse-thread-585524
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Utilisateur désactivé · il y a
Haletant, palpitant et captivant. Très beau texte, basé sur l'effort, la confiance en soi et surtout la confiance en l'autre. Magnifiquement bien écrit. Tous mes votes sans la moindre hésitation. Bravo Mathieu et André !
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Serge loquen · il y a
un texte accrocheur et original...je vous invite à davantage de confort dans mon "transport d'avenir"
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime BEAUCOUP ton texte, André... mais il m'a convaincue de renoncer à prendre le RER... dans les conditions qui ont été les tienne : 1/ je ne suis pas entrainée à l'escalade comme toi 2/ Je ne suis pas sûre de trouver un bébé dont les yeux bleus et la confiance m'arrimeront tout contre la paroi de ce cheval fou lancé à 90 km / h... ;-)
Bonne chance !

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Volsi · il y a
Pratique ce bébé magique :)
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Nicolaï Drassof · il y a
Ça c'est du rythme dans l'écriture! Et puis tout y est: le contentement de l'exploit réussi pour soi-même, l'exploit plus grand, le suspens haletant: tiendra, tiendra pas ?, l'évènement qui crée le miracle: l'empathie du bébé avec sa bulle de confiance... Sans références d'escalade ni de psycho, vous m'avez emportée avec Mathieu C Merci
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