4
min

La brume que cachait la vallée.

Image de Philippe Ribaud

Philippe Ribaud

175 lectures

91

C’était un cirque de dents rocheuses enserrant une cascade large et puissante. Les eaux se précipitaient en ruban compact d’où s’élevait un roulement sourd qui prenait tout l’espace.
Les volutes fumeuses que créaient les liquides tourmentés se mélangeaient aux nébulosités captées par les cimes râpeuses ; le vent tumultueux, toujours présent dans cette région, semblait faire ici une exception. J’avais l’impression que la flèche du temps avait également trouvé un havre d’inconfort.
Moi la flèche m’avait transpercé le flanc gauche ; je n’avais pas été assez rapide en fuyant mes anciens compagnons. J’avais perdu déjà trop de sang et ce n’était pas l’emplâtre confectionné avec une sorte de lichen qui allait épancher l’écoulement mortifère.
Une journée et une nuit, faisant à peu près le double des journées et des nuits dont j’avais l’habitude s’étaient écoulées dans un brouillard floconneux fait de marches incertaines et de haltes sans répit.
Une journée et une nuit sans que j’aperçoive quoi que ce soit pouvant s’approcher du comestible : un animal ailé inaccessible, très haut dans le ciel orangé en un instant où la couche opaque avait oublié d’être infranchissable et quelques baies violacées, notoirement toxiques, décorant de rares buissons torturés s’agrippant à la caillasse.
J’étais amer, c’était tout ce qui me restait, mais ce n’était pas mes expériences de courtier en terres rares ou de négociant en ADN d’espèces disparues qui m’avaient préparées à explorer une « Terra Incognita ».
Je n’avais cessé de monter, pas sur une pente très raide mais en une progression hypnotique qui ne voudrait pas finir et lorsque je me suis rendu compte que la déclivité s’était tout doucement inversée une petite lueur d’espoir dans ce monde de plus en plus cotonneux a commencé à vaciller en moi.
Bizarrement plus j’avançais dans cette brume qui continuait à s’épaissir sans que je puisse déterminer si elle venait du haut ou du bas plus j’étais calme. J’avais même le sentiment que cette brume s’écartait discrètement à la mesure de mes pas incertains et encore malhabiles.
Imperceptiblement je retrouvais des sensations que j’avais oubliées depuis ma petite enfance et que je croyais enfuies définitivement au plus profond de mes atavismes.
Imperceptiblement je sentais une chaleur pénétrer tous les pores de ma peau tannée en dépit de la combinaison étanche qui limitait mes mouvements mais que je n’avais toutefois pas osé abandonner.
Imperceptiblement mes yeux s’habituaient à cette brume et commençaient à distinguer des mouvements que le scientifique du bord aurait qualifiés de browniens.
Dans cet environnement, c’était moi l’étranger et pourtant une subtile adoption s’opérait. Je crois que, si cette expression avait pu encore avoir sens, j’étais le bienvenu.
Les mouvements étaient des caresses qui ne me touchaient pas ; des contacts qui ne se faisaient pas, des souffles secrets qui se tenaient à distance et qui m’aspiraient.
J’ai cherché un endroit où me reposer.
J’ai eu conscience d’être dans une vallée. Il y avait là un espace vert tendre qui semblait dédié à tout mon être. Un Geyser silencieux au centre d’une mare tranquille était la seule excroissance visible.
Il n’y avait pas d’ombre. Je me suis avancé et à proximité du cône ; j’ai trouvé un œuf. Sans scrupule je l’ai capté, miré sans le moindre rayon à utiliser et agité bêtement après avoir quitté mes gants souillés de poussières.
J’ai réussi à ne pas me précipiter et ne l’ai mangé qu’après l’avoir plongé un temps indéterminé dans l’eau chaude.
Le temps de remercier une Pachamama locale et dans ce monde sans arbres, je me suis endormi.
J’ai été réveillé par une présence. La brume était là. Mais ce là résonnait comme une musique des sphères, comme un là qui aurait été toujours. Elle était autour de moi, comme la gangue d’une géode, et contre toute logique je savais qu’elle était aussi sous moi ; à l’endroit où se situait toujours le sol.
Je n’étais pas oppressé, j’ai pensé à une brume amniotique et j’ai respiré ou bu comme je pouvais m’imaginer l’avoir fait dans le ventre de ma mère.
De mes doigts sensibles j’ai machinalement touché ma blessure, le pansement était tombé et sans aucune surprise j’ai senti qu’il n’y avait plus rien.
Je suis resté allongé sans bouger et me laissant bercer par les passes que la brume avait entreprises tout près. Il y avait une aura autour de moi et c’est cette aura qui échangeait avec la brume.
J’ai commencé à entendre, pas à la manière habituelle, mais par tous les centimètres carrés de la peau ; de la plante des pieds au cuir chevelu ; par tous mes os et par tous mes organes, par les dents que j’avais remplacées, par la vésicule que je n’avais plus et peut-être même par les souvenirs fantômes d’appendices révolus.
Et ce que j’entendais voulait dire : « tu es avec moi ».
J’ai répondu sans parler : « qui êtes-vous ? »
- Je suis.
- Pourquoi m’avez-vous soigné ?
- Je sens
J’avais trouvé un Maître , bien loin de chez moi et sans l’avoir cherché et j’ai dû plonger au plus profond de mon innocence pour arriver à approcher ne serait-ce qu’une bribe de compréhension de l’être qui me couvait alors.
Pour résumer ; la brume était là depuis toujours ; pas de quand, pas de comment et surtout pas de pourquoi. C’était à la fois une entité et des myriades d’individus possédant une étincelle.
J’utilise le mot étincelle parce que c’est le moins mauvais que j’aie pu trouver, mais je ne sais toujours pas une étincelle de quoi.
J’ai également compris que la vallée avait été forgée et transformée par la brume, au fil du temps infini qui lui était permis.
Elle l’avait fait sans objectif, sans but avéré mais avec une sorte d’intuition qu’un moment viendrait où une autre forme d’étincelle s’y trouverait bien.
Je n’étais pas le premier. Il y avait eu de nombreux autres égarés ; mais j’étais le premier qui était resté assez longtemps pour que la communication s’établisse.
Jusqu’ici elle n’avait pu procéder qu’à quelques sondages mais avais appris un peu à chaque fois et beaucoup au total.
Ce qu’elle avait compris c’est que les « êtres qui portent une étincelle » ne savent pas voir au-delà.
Elle a transformé la vallée pour que les « êtres qui portent une étincelle », en voyant la vallée ou en la percevant par tout autre sens oublient ce qui est vraiment important ; la brume elle-même.
La brume n’a qu’un but : durer toujours. Elle a compris que les autres ne faisaient que passer. Elle est née comme elle est aujourd’hui, et comme elle le sera demain ; elle ne croît pas, elle ne se reproduit pas. Elle est.
Elle ne craint pas, elle n’espère pas ; elle est.
Elle est magique, elle est miraculeuse. Elle est.

Voilà pourquoi, cher ami, 50 millions de crédits pour cette gourde de brume, ce n’est pas trop cher payé et si vous financez le voyage je vous propose 10 % sur les prochaines expéditions.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
91

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Merci pour cette offre miraculeuse qui ne prend que plus de valeur avec le temps
·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·
Image de Otöto
Otöto · il y a
BRAVO !!! Otöto
·
Image de Jean Michel Very
Jean Michel Very · il y a
Vraiment super ton texte. J'ai partagé cette expérience. Il y avait en plus de la neige et du vent. Peu de visibilité, mais une petite lumière.......
·
Image de Philippe Ribaud
Philippe Ribaud · il y a
merci, je sais que toi tu ne l'aurais pas mise en bouteille.
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Très bien écrit, prenant, et les dernières phrases sur la Brume ! poétiques, profondes, en deux mots :elle est...belle découverte :)
·
Image de Frederic Chomier
Frederic Chomier · il y a
mon vote tout naturellement
·
Image de Allaoua Bakha
Allaoua Bakha · il y a
Très beau texte Philippe.
Mais d'ou viens-tu, oh la brume ?
Oh brume que le vent m'apporte !
Ce sont tes frères qui m'envoient
couvrir d'un voile tes certitudes
Mon brave petit gars ...

·
Image de Philippe Ribaud
Philippe Ribaud · il y a
certitudes servitudes
·
Image de Coraline Parmentier
Coraline Parmentier · il y a
Mes voix pour votre texte !
Si mon royaume embrumé vous intéresse, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

·