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La brume du lac Taihu

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Malihua

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La pollution de Pékin, l’inspecteur Gao Xin ne pouvait plus la supporter. Ce brouillard épais, poisseux, aux relents nauséabonds, qui obscurcissait le paysage et l’empêchait de respirer. Les autorités promettaient sans cesse des améliorations, mais rien n’y faisait. Il ne portait même plus de masque pour sortir : à quoi bon ?
Il entra d’un pas traînant dans son bureau et se versa une tasse de thé. Son téléphone sonna avant qu’il ait pu en boire la première gorgée :
- Gao, tu es arrivé ? Passe me voir immédiatement
Il n’était jamais bon de faire attendre son chef, le Commissaire Principal Shi, et il se hâta d’obéir.
-Bonjour, Gao. Tu as mauvaise mine depuis quelques jours. Ça ne va pas ?
-Oh, rien de spécial. J’ai dû m’enrhumer. Avec ce temps...
-Oui, tu m’as l’air fatigué ; tu devrais prendre un peu de repos.
Ne comprenant pas où Shi voulait en venir, Gao acquiesça prudemment.
-Vois-tu, le Ministre de la Culture vient de m’appeler pour me féliciter d’avoir résolu cette vilaine affaire de corruption dans son entourage ; je dois reconnaître que tu as beaucoup travaillé sur ce dossier et que tu n’es pas étranger à son heureuse conclusion.
-Nous y voilà, pensa Gao. C’est moi qui ai tout fait, j’ai dû insister pour enquêter malgré tes hésitations. Tu devais avoir peur d’être éclaboussé par le scandale qui touchait certains de tes copains. Enfin, c’est vrai, j’ai réussi avec mon équipe à arrêter les principaux coupables tout en ménageant les hautes sphères.
Shi arborait un sourire mi- bienveillant, mi- inquiétant :
-Tu devrais prendre quelques jours de vacances. Pourquoi pas un long week-end au bord du lac Taihu ? Nous avons là-bas une maison de repos réservée aux travailleurs de la police méritants et je vais t’y envoyer prendre un peu de bon temps, tous frais payés bien sûr. Tu l’as bien mérité.
Gao se méfiait ; pourquoi son chef voulait-il l’éloigner de Pékin ? Mais après tout, pourquoi ne pas en profiter ? Il ne voyait pas où était le piège, et l’idée de se reposer au bon air le tentait.
-Merci, Commissaire, c’est très généreux de votre part. Je vais y réfléchir.
-C’est tout réfléchi. Nous sommes jeudi ; tu vas prendre le TGV de six heures trente demain matin, tu arriveras pour déjeuner et tu pourras rester jusqu’à lundi. Ça va te remettre d’aplomb, tu verras que l’accueil est très agréable. Je téléphone tout-de-suite pour prévenir de ton arrivée.
Perplexe, Gao regagna son bureau et consacra le reste de sa journée à rédiger les rapports qui trainaient depuis trop longtemps. Il évita ainsi de se poser des questions dont il n’aurait jamais la réponse.

A la descente du train, il fut désagréablement surpris par l’odeur chimique qui stagnait dans l’air : ça sentait l’œuf pourri, les dérivés chlorés et d’autres effluves écœurants.
-Je n’y échapperai jamais ! pensa-t-il. Enfin, là au moins il n’y a pas de brouillard et on peut apercevoir l’autre côté de la rue.
Sa mauvaise humeur céda rapidement devant le cadre champêtre que défilait derrière les vitres du taxi. A mesure qu’il approchait du lac, le paysage lui rappelait des cartes postales d’une Chine rurale qu’il n’avait jamais connue. Son moral était au beau fixe quand la voiture franchit un lourd portail et le déposa devant un bâtiment d’allure modeste caché sous les arbres.
Le luxe de la décoration intérieure, contrastant avec la sobriété de la construction, rivalisait sans peine avec celui des palaces occidentaux. Il décida de profiter du programme de remise en forme proposé aux résidents : séance de fitness, sauna, massage. Après un dîner léger mais raffiné, il se sentait devenu un autre homme. C’est en sifflotant qu’il sortit dans la douceur de la nuit pour se diriger vers le lac.

Au pied de la terrasse, un sentier s’enfonçait parmi des bosquets très sombres. Un quart d’heure de marche l’amena sur une grève paisible : au loin les lumières de la ville brillaient sans ternir l’éclat des étoiles :
-Depuis combien de temps n’ai-je pas vu un ciel aussi dégagé ? songea-t-il avec ravissement.
Il était seul, hors du monde. Il s’assit sur un rocher plat, sortit de sa poche une cigarette et son briquet en or, cadeau de rupture d’une de ses ex, et aspira avec délices la fumée.
Il avait dû s’assoupir car il prit brusquement conscience qu’une brume venue du lac envahissait peu à peu le paysage. Elle ne ressemblait pas aux nuages de pollution ; c’était une vapeur grise, diaprée de mauve et de rose, chargée de parfums de fleurs ; elle semblait légère mais avait recouvert en peu de temps tout ce qui l’entourait : le lac, les arbres, les rochers. C’était à la fois agréable et un peu inquiétant. Il se demandait s’il parviendrait à retrouver son chemin, quand lui parvinrent les notes d’une douce mélodie.
Devant ses yeux incrédules, la brume fut agitée de tourbillons et se cristallisa en une forme humaine : une belle jeune femme lui souriait, jouant d’un luth ancien. Elle ressemblait aux Apsaras, ces créatures célestes peintes sur les fresques des temples, ses voiles transparents ne cachant rien de son corps ravissant ; ses longs cheveux noirs étaient noués en un chignon compliqué retenu par des peignes de jade. Son visage semblait vaguement familier à Gao qui, fasciné, restait immobile. L’apparition posa son luth et s’approcha de lui en souriant, un doigt sur les lèvres. Une seconde plus tard, elle était dans ses bras et laissait glisser à ses pieds sa robe légère. Ne sachant plus ce qu’il faisait, Gao l’étreignit et ils tombèrent sur l’herbe, libérant la lourde chevelure qui roula en vagues noires sur la poitrine de la jeune femme. Sa peau était douce et parfumée comme la brume. Elle était experte aux jeux de l’amour et le policier, oubliant tout, se laissa caresser avant de la prendre passionnément.
Il eut juste le temps d’apercevoir le reflet métallique près de son visage : les traits déformés par un rictus de haine, la jeune femme brandissait un poignard en sifflant à son oreille : « Tu m’as eue, tu dois mourir ! » Sans réfléchir, il saisit son poignet avant qu’elle ne le frappe. La lutte fut brève ; la femme avait l’avantage de la surprise et maitrisait la technique de la lutte, mais Gao était entrainé aux arts martiaux. Il eut bientôt le dessus et voulut désarmer son adversaire ; dans un effort désespéré qu’elle fit pour se dégager, le poignard qu’avait saisi le policier fut dévié de sa trajectoire et perça le cœur de la jeune femme, qui s’écroula, morte.
Hébété, Gao tomba à genoux, ses doigts crispés sur le poignard ensanglanté, tandis que la brume montait à nouveau du lac pour noyer la scène dans ses flots violacés.

Une sonnerie stridente perçait ses tympans. Il ne pouvait bouger, mais la sonnerie insistait. Au bout d’un temps infini, il se redressa péniblement : il était revenu sur son lit et son portable l’avait réveillé. A peine avait-il murmuré « Allo » que la voix du Commissaire Shi retentit à ses oreilles, une voix étrange, pleine de colère et d’angoisse mêlées :
-Gao, enfin ! Où es-tu, bon sang ?
-Mais, chef, dans la maison de repos près de Shanghai, vous savez bien.
-Vraiment ? Rentre immédiatement !
-Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
-Ce qui se passe ? Un meurtre ! On vient de retrouver le cadavre de la fille du Premier Ministre sur les rives du lac Beihai proche de la Cité Interdite. Elle a été violée et poignardée.
-La sulfureuse Wang Li ! pensa Gao en un éclair. C’était elle sa mystérieuse inconnue, du moins lui ressemblait-elle trait pour trait. La jeune femme, célèbre comme actrice et chanteuse, défrayait la chronique mondaine et faisait même la une des magazines étrangers, au grand dam de son père.
Le Commissaire vociférait de plus belle :
-Tu m’as compris ? Tu sautes dans le premier train pour rentrer, immédiatement, ou je te fais arrêter par la police locale.
-Mais pourquoi moi ? Je suis en congé, vous avez d’autres inspecteurs.
-Pourquoi toi ? Tu me le demandes ? Parce qu’on a trouvé ton briquet près du cadavre et tes empreintes sur le manche du poignard.

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Anne Marie Menras · il y a
Même si la brume a noyé la scène, il semblerait que l'inspecteur Gao Xin soit tombé dans un piège tendu par le commissaire principal Shi. Maintenant, il faut répondre aux questions : Gao Xin a-t-il réellement rencontré et tué la jeune femme ? si non, comment ses empreintes se sont-elles retrouvées sur le poignard ? pourquoi a-t-on retrouvé son briquet près du corps de la sulfureuse Wang Li ? et si ce n'est pas lui, qui a tué la jeune femme ? sans doute le commissaire principal Shi.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Malihua · il y a
Merci beaucoup!
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Malihua · il y a
Merci de votre soutien. Et le mien pour votre brume mélancolique
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Zouzou · il y a
...la brume , où qu'elle sévit reste toujours un mystère ! toutes mes voix...
si vous l'aimez , j'ai mon " Ensuquée " dans le même prix , merci

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Malihua · il y a
Merci beaucoup de ce message personnalisé. Je suis heureuse que les mésaventures de l'inspecteur Gao vous aient touché; comment s'en sortira-t-il? Je n'en sais rien moi-même, et tant mieux.
Je ne suis pas très à l'aise avec la SF pure et dure, mais la pirouette finale de votre texte m'a beaucoup réjouie.
Bonne année à vous aussi; et à bientôt j'espère pour de nouveaux commentaires croisés.

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Malihua · il y a
Merci de votre enthousiasme ! C'est très encourageant
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Patrick Peronne · il y a
C'est excellent. Une belle plume, une intrigue bien ficelée et cerise sur le gâteau... exotisme assuré. Bravo ! Un vote d'adhésion.
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