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La brume des souvenirs

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Enrim

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Nous figions le monde n’importe où dans n’importe quel temps.

Il suffisait qu’on le dise dans nos silences, sans même nous regarder, pour se mettre d’accord. Je te disais « je t’aime » puis j’utilisais mon attrape-temps accroché à mon poignet.

L'attrape-temps était une drôle de machine qui ressemblait à une montre recyclée. Dotée d’un petit écran numérique, de deux boutons situés d'un côté,ainsi que d’un engrenage de l’autre, elle dissimulait derrière cette apparence simpliste une effrayante complexité. Elle n’était pas très belle à voir mais c’était mon choix: je ne voulais pas que des curieux s’intéressent au résultat de sept longues années de travail et se l’approprient. Mon invention était trop en avance sur son temps et n’avait été de toute façon conçue par mon cœur que pour un seul autre cœur : ma femme.

L’appareil possédait une technologie hors du commun. Il me suffisait d’appuyer longtemps sur le premier bouton pour conserver un bout de présent, du second pour l’effacer. L’engrenage quant à lui n’était là que pour le déclencher. Je ne pouvais sauvegarder un temps que pendant quarante-cinq secondes et seulement trois présents à la fois. C'est court, me direz-vous, mais avant je ne pouvais en saisir qu’un seul pour une durée de dix secondes.

Il permettait de tout revoir, de tout ressentir. De revivre en quelque sorte un flash-black en temps réel. Moi, j'appelle ça la brume des souvenirs. Un amas de fines mémoires,qui pouvait vous laisser dans un état confus... dans le brouillard. Les paysages, les gens, les odeurs, les sons, les ressentis... tout était conservé dans un détail effrayant.

Il était cependant impossible d’agir à l’intérieur d’un temps. On ne pouvait en être que simple spectateur. On ne pouvait jamais non plus le remonter le: on revivait seulement un moment.

Le dernier que j’avais figé pour elle était une nuit. Celle qui sentait bon la petite pluie suspendue et la forêt sauvage. Celle où nous avions fait l’amour. Pour la lune, les étoiles, le vent humide mais pas pour nous. Non. Nous, nous étions dans le ciel pour aller toujours plus loin, plus haut.

Mais l’attrape-temps ne fonctionne plus depuis qu'elle est tombée. Au mieux en panne, au pire cassé. Zéro seconde pour zéro rêve.

Voilà pourquoi je ne dormirais pas tant que je ne l’aurai pas réparé.

Et tu verras, mon amour, qu’il fera plus qu’attraper le temps.

Il t’attrapera toi
Il te fera revenir
Des profondeurs
Du froid glacial
De la mort.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Jarrié · il y a
Riche en émotion.Merci.
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Richard Laurence · il y a
J'accorde un point pour l'originalité de cette invention d'attrapeur de temps. Quel dommage d'en être resté au stade de l'idée et de ne pas avoir développé cet univers ! Votre récit, en effet, me paraît beaucoup trop explicatif, donc peu convainquant. En tout cas, il ne m'a pas convaincu... Vous avez choisi de confier la narration à votre personnage : il nous parle à nous, lecteurs, pour expliquer le principe de son invention puis il parle à sa femme décédée pour lui dire qu'il va la sauver. C'est un effet de rupture énonciative qui détruit la cohérence, donc la vraisemblance de votre récit.
Pour éviter cela, il faudrait que le personnage s'adresse soit au lecteur du début à la fin (comme dans les récits fantastiques du 19e siècle) soit qu'il s'adresse à se femme du début à la fin. Ou bien vous pourriez encore envisager de modifier totalement le dispositif narratif : et si, au lieu de faire parler le personnage, vous le montriez en train de vivre une minute de pur bonheur avec sa femme (au cours de laquelle il lui présenterait sa nouvelle invention) jusqu'à ce que... Clic ! L'attrapeur de temps s'arrête ? Retour brutal à la réalité pour le personnage comme pour le lecteur... Alors on comprendrait que ce n'était qu'un souvenir et que le héros ne faisait que voyager à travers les brumes du temps, grâce à son invention. L'effet de surprise serait alors total et votre récit n'en serait que plus poignant !

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Enrim · il y a
Je vous remercie Madame pour votre commentaire très bien construit, je vais sans doute écrire une nouvelle version en ce sens !
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Coraline Parmentier · il y a
Inspirant à souhait, vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Lucifer69 · il y a
Très beau texte émouvant poignant.
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Romain Cancilliere · il y a
C'est émouvant
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Pascal Depresle · il y a
C'est bien écrit et prenant.
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Francine Lambert · il y a
Très belle idée que cet attrape temps tout a fait dans le thème ! La chute est poignante et crée un contraste saisissant avec le reste du récit, j'ai été très surprise ! Au plaisir Enrim !
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Manita · il y a
Que c'est beau ! Mes votes vous sont acquis .Si vous en avez le temps, je vous invite à me lire.
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