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En compétition

Au commencement vint la brume. Elle se déploya sur l’océan.

Perché au sommet de la dune, Jules regardait avec un étonnement teinté d’incrédulité cette étendue blanchâtre envahir son espace familier. L’océan disparaissait peu à peu, tandis que le fin brouillard nacré avançait, happant tout sur son passage. Des mouettes émergeaient par instants de cet univers pâle, leurs cris comme étouffés par l’horizon ouaté.
Depuis une demi-heure l’homme patientait. Des regards répétés vers sa montre témoignaient d’un agacement causé par un retard qui s’aggravait de seconde en seconde. Il se fixa l’objectif d’une vingtaine de minutes supplémentaires, le temps que la grande aiguille parvienne sur le chiffre dix, ensuite il partirait, et si elle arrivait plus tard, elle en serait pour ses frais !
Sortant de ses pensées parasites, Jules plissa les yeux pour observer à nouveau le phénomène. La nappe laiteuse poursuivait son avancée. L’océan avait disparu et la brume grignotait maintenant la plage. Elle venait d’envahir la frange de sable mouillé sur laquelle quelques oiseaux de mer avaient tout à l’heure laissé leurs empreintes.
La main de l’homme se posa distraitement sur la tête d’Oxford qui, immobile à ses côtés, regardait vers le large d’un air craintif, laissant échapper par instants un jappement inquiet.

Un coup d’œil à sa montre lui signifia que la rallonge qu’il avait accordée à Lucia était largement dépassée. Pour autant Jules ne bougea pas. Devant lui, il n’y avait plus qu’une surface crayeuse. L’idée lui vint qu’on aurait pu se croire juste avant le premier matin du monde, juste avant que le Créateur ne se soit mis en tête d’édifier quelque chose à partir de rien. Sans la présence d’Oxford, il se serait demandé si lui-même existait, tellement la sensation de néant devenait palpable.

La brume venait d’atteindre l’extrémité de la plage et montait désormais à l’assaut de la dune. Jules pensa qu’il aurait peut-être fallu fuir tant qu’il était encore temps. Mais derrière eux, là où tout à l’heure s’étendait une forêt de pins, aux arbres rectilignes, s’étalait maintenant une nappe identique à celle qui couvrait le rivage.
Il ne fallut que peu de temps pour qu’homme et chien se retrouvent enveloppés par ce nuage opalescent. Oxford se mit à geindre et se serra frileusement contre les jambes de son maître.

Un vol compact de mouettes les avait frôlés tous deux, puis leur cri s’était éteint. Le bruit des vagues, qui tout à l’heure encore venaient se briser sur la plage, n’était plus qu’un souvenir lointain. Même Oxford avait cessé d’haleter, le maître n’entendait plus le chien qui s’était couché à ses pieds. Jules s’aperçut que la brume était telle qu’il ne distinguait plus qu’à peine son compagnon. Seule la chaleur de son corps contre ses jambes l’assurait de sa présence.

Une sourde inquiétude avait gagné Jules. Comment allait-il retrouver son chemin dans cette immense nappe qui avait tout englouti ?
Tout d’un coup il sentit une violente secousse, la laisse d’Oxford lui échappa. Un ultime jappement terrifié l’informa que le chien venait de s’enfuir côté forêt. Il entendit durant quelques courtes secondes s’éloigner son aboiement affolé.
Cinq minutes de plus s’écoulèrent, puis, il lui sembla que la brume devenait plus légère, s’évaporait peu à peu, s’effilochait en franges aériennes vers un ciel dont le blanc le disputait au bleu. Il porta son regard vers la plage. La nuée indiscutablement reculait, dévoilant le sable maintenant sec, les bidons d’huile venus de la lointaine Espagne, les bouts de bois charriés par d’improbables vagues, les plastiques épars, les filets de pêche emmêlés. Au fur et à mesure que le nuage se retirait, il ne laissait voir qu’une étendue monotone qui semblait se prolonger… à l’infini.
Incrédule, Jules se mit à guetter avec un fond d’espoir, une vague mourante, quelques frissons d’écume, à humer l’air ambiant espérant y découvrir une odeur de varech, à passer sa langue sur ses lèvres, y cherchant désespérément la saveur du sel. Rien, il n’y avait plus rien, que ce désert de sable et de déchets mêlés, peu à peu révélé par le recul du rideau clair.

Côté forêt, le brouillard persistait. Jules, comme assommé par l’invraisemblable spectacle, choisit de descendre la dune et de tenter de regagner sa route par la plage.
Il marchait depuis quelques minutes, quand lui apparut une silhouette qui avançait vers lui et en laquelle il reconnut Lucia. Elle faisait de grands gestes, montrant du doigt l’étendue nue qui avait remplacé l’océan. Il l’entendit hurler, « j’étais prise dans la brume ». Il lui adressa un geste signifiant que son retard n’avait plus guère d’importance. Ils se rapprochaient insensiblement l’un de l’autre quand, dans le ciel monta un grondement effarant, emplissant tout l’espace. Jules détourna son regard de la jeune femme qui s’était immobilisée comme tétanisée par ce bruit effroyable. Il pivota vers le large. Ce qu’il vit surgir le pétrifia d’effroi. Une monstruosité bleu marine émergeait de l’horizon, remplissant à toute allure la plage laissée vacante. Il hurla en direction de Lucia, montrant du doigt la dune vers laquelle il se rua. Il commença à en gravir les premiers mètres, peinant dans le sable qui s’effilochait sous ses pas pressés. Un peu plus loin Lucia faisait de même. Tous deux peinaient à monter, la panique accélérant les battements affolés de leurs cœurs. Le rugissement de l’océan en furie envahissait tout. Ils allaient atteindre le sommet de la dune quand la lame, dont Jules eut à peine le temps de penser qu’elle devait dépasser les cent mètres, s’abattit sur eux, ne leur laissant aucune chance de salut.
« Tsunami » fut le dernier mot qui parvint à son cerveau, avant qu’il se sente emporté, brisé par la vague assassine.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

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JACB · il y a
C'est envoûtant et implacable ! Suspens parfaitement distillé !*****
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Eliza · il y a
Merci beaucoup, je suis sensible au compliment.
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Lélie de Lancey · il y a
Une brume insidieuse qui n'annonçait rien de bien... Belle inspiration et belle description de quelque chose de terrible.
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Eliza · il y a
Un grand merci Lélie !
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Hervé Poudat · il y a
Terrible à vivre, fabuleux à lire. Un tsunami de fulgurances.*****
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

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Eliza · il y a
Merci beaucoup Hervé. J'ai beaucoup aimé votre expression "tsunami de fulgurances" !
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Elisabeth Milliot · il y a
J'ai apprécié vous lire. Merci pour ce texte à l'atmosphère pesante et angoissante.
J'ai voté ! ;-)

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Eliza · il y a
Merci Elisabeth pour votre vote et votre gentil commentaire
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Zouzou · il y a
une atmosphère angoissante au fur et mesure que l'on avance !
en lice aussi, Antarctique, si vous aimez...

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Eliza · il y a
Merci Zouzou pour votre commentaire et vos voix.
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Virgo34 · il y a
Une angoisse qui s'amplifie au fil des minutes jusqu'à la chute terrible.
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Eliza · il y a
Un grand merci Virgo !
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Diane Delo · il y a
Une belle écriture au service d'une histoire redoutable, la pression monte à chaque instant, dans un final destructeur. Un TTC de grande épaisseur !
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Eliza · il y a
Merci beaucoup Diane, je suis sensible à votre gentil commentaire.
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Isabelle Lambin · il y a
Cette étrange brume ne présageait rien de bon. Il aurait dû se fier à l'instinct de son chien et fuir lui aussi
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Eliza · il y a
oui, oui, il vaut mieux écouter les animaux, mais quelle chute aurais-je pu faire alors ? :-) Merci de votre passage Isabelle
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Michaël ARTVIC · il y a
C'est une brume nouvelle finalement que vous nous écrivez là ! Sublime. +5
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Eliza · il y a
Merci Artvic. Je ne sais pas si elle est nouvelle mais elle cache bien les choses !
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Vrac · il y a
"Au commencement" annonce que cela va finir. La brume agit d'abord comme une gomme, effaçant l'océan, qui revient comme le Léviathan. Cela fait un récit haletant
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Eliza · il y a
Merci Vrac, c'est sympa d'être venu me lire.
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