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La (brève) bataille

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Il dit :
— Que la lumière soit.
Et la lumière fut. Et avant qu’il ne dise autre chose, l’ombre fut également. Et comme tout le monde portait son attention sur la lumière, l’ombre pu discrètement attendre son heure.
Depuis le premier jour, les ombres étaient dociles. Elles suivaient les Hommes sagement. Tantôt elles se faisaient toutes petites et tantôt elles s’étiraient, prenaient leurs aises, mais jamais elles ne cessaient de suivre leur propriétaire. Personne ne faisait attention à elles, elles faisaient partie du décor.
Ce lundi, une soirée avait été organisée par les clubs d’astronomie, le CNRS et d’autres passionnés de l’espace, du ciel et des phénomènes qui s’y déroulent. L’éclipse lunaire totale devait commencer à 20 heures 45 et se terminer une heure et demi plus tard. Les observateurs s’étaient regroupés afin d’observer la lune disparaitre derrière l’ombre de la terre, jusqu’à ce que la nuit ne soit que ténèbres.
On ne sut jamais quelle fut l’ombre zéro, celle qui avait déclenché l’évènement faisant des autres des suiveuses. Mais là n’était pas l’important : en voyant l’ombre de la lune se débarrasser de son rôle éternellement secondaire et occuper enfin le devant de la scène, effacer son propriétaire pour devenir une ombre libre, de très nombreuses ombres décidèrent de suivre l’exemple.
Sébastien sortait d’un bar vers 2 heures du matin, légèrement éméché, quand en passant sous un lampadaire dans la rue du pot-au-feu, son ombre sous ses pieds s’immobilisa. Sébastien fit quelques pas avant de se rendre compte de ce qui se passait. Son ombre était restée sur place, immobile. Son cerveau embrumé sous l’effet de la vodka et d’un peu de jus d’orange se dit-il, mit quelques secondes à comprendre. Il ne put retenir un cri sous l’effet de la surprise qui se transforma aussitôt en terreur, quand son ombre fila sur le trottoir et disparu dans une ruelle adjacente.
L’histoire aurait pu s’arrêter là si toutes les ombres avaient été aussi peureuse que celle-ci...
Par cette belle soirée d’été, plus l’heure avançait et plus l’ombre de Laura s’allongeait. Dès qu’elle fut aussi grande que sa propriétaire, l’ombre décida de profiter de sa taille pour se venger de cette femme qui la piétinait à longueur de temps, sans jamais s’en émouvoir. Quand Laura tourna dans l’impasse, son ombre la recouvrit et Laura disparu.
A midi, le lendemain dans un parc, Kévin un petit garçon de sept ans, accompagné de sa mère assise sur un banc, était en train de s’amuser avec des copains de son âge dans l’aire de jeux : balançoires de toutes sortes, escalades... Quand tout à coup, à en bas d’un toboggan, seule son ombre sortit du jeu et partit en courant. Kévin avait disparu à l’intérieur. Volatilisé. Aucune trace. Un de ses amis sur place, Ghislain, six ans et demi, dirait plus tard qu’il avait vu une ombre de petit garçon courir et sortir de l’aire de jeux... et il avait entendu un rire.
Le même jour, Arthur le chat de Madame Michel, habitante d’une maison dans le nord de l’Ile de France, mourut dans le jardin de sa propriétaire devant ses yeux. Il avait été dévoré. Dévoré à même le sol par des ombres. Des ombres d’une vingtaine d’oiseaux. Alors même qu’aucun volatile ne se trouvait dans le ciel. Madame Michel fit un malaise en voyant ça. Elle eut juste le temps de le raconter aux pompiers avant de s’évanouir à nouveau.
Peu de temps après, tout près de là, Bertrand, qui faisait son petit tour de vélo, s’arrêta au feu avant de prendre à droite pour rentrer chez lui, où il n’arriva jamais. A l’arrêt il fut comme percuté par l’ombre du camion qui traversa à ce moment-là le carrefour.
Partout il semblait que les ombres devenaient indépendantes et agressives. Un désir d’indépendance souhaitée depuis des millénaires. Comme une faim qui n’avait jamais été rassasiée. Elles devenaient libres. Et elles avaient faim. Faim de vengeance ? Faim de chair ? Faim de revanche sur les êtres qui marchaient dans la lumière ? Etait-ce le début de la grande guerre ? La grande bataille que prônent certains textes sacrés ? Non pas la guerre entre le bien et le mal, mais la guerre entre l’Ombre et la Lumière.
A l’Organisation des Nations Unies, ce jour-là, l’ordre du jour portait tout naturellement sur la recrudescence des actes de violence, commis partout dans le monde par les ombres renégates qui avaient abandonné leurs propriétaires. En réalité le problème ne concernait pas que les humains : des forêts entières avaient étaient effacées de la surface du globe, englouties par leurs ombres qui ne tarderaient pas à venir chercher d’autres endroits à recouvrir. Un rapport effrayant pointait l’explosion du nombre d’espèces en voie de disparition : chevaux, chiens, chats et beaucoup d’autres avaient presque entièrement disparu derrière leur ombre.
Dans Paris, Rosita ne sortait plus sans sa lampe de poche, qu’elle dégainait dès qu’une ombre s’agrandissait un peu trop dans les environs. Sa lampe lui avait permis jusqu’à aujourd’hui de les repousser afin de lui laisser le temps de s’enfuir. En rentrant dans son immeuble, elle s’aperçut que ses voisins, comme beaucoup d’autres, avaient décidé de ne plus allumer les lumières pour éviter l’apparition des ombres. Une pétition avait même été signée par plusieurs milliers de personnes pour éteindre les éclairages urbains la nuit. Ne sachant plus quelles ombres était des ombres dociles et lesquelles étaient des ordures assoiffées de liberté et de violence, les humains vivaient sans arrêt dans la crainte. Ceux qui avait perdu leur ombre regardaient les autres avec méfiance, comme si ceux-ci se baladaient avec un chien dangereux sans laisse et sans muselière. On vit même des comités de défense contre les ombres se former un peu partout, et, en réaction, des associations de protection des ombres. Inévitablement, entre les deux factions, ne tardèrent pas à naître des tensions et des actes de violence furent déclarées, de plus en plus nombreux à mesure que la psychose ne cessait de croitre.
Impasse de l’Ô. Samedi, 22 heures. Charles sortait de chez lui, une batte de base-ball dans la main droite, et dans la main gauche, en laisse au bout d’une chaine, l’ombre d’un loup qu’il avait capturée à côté du bois de Vincennes, une ombre énorme, assoiffée de lumière, et de chair fraîche. Il avait décidé de faire le tour du quartier malgré les risques. Dès le premier virage, il vit une meute d’ombres recouvrir le sol et les murs des immeubles. Comme si les ombres l’avaient attendu pour l’engloutir. L’ombre du loup hurlait à la mort. Les échos des autres bêtes au loin ne se firent pas attendre. Le loup s’échappa et fut absorbé par les ombres qui arrivaient sur Charles et soudain, elles s’arrêtèrent, juste à ses pieds. Il entendit des bruits de pas derrière lui. Un homme portant un chapeau avec une plume arriva. Et il s’adressa directement aux ombres :
— Partez ! Partez loin ! Vous ne mangerez pas ce soir !
Il fit deux grands gestes de ses bras et l’ombre qu’il avait à ses pieds, la sienne, grandit tout à coup et repoussa les ombres en les effrayant. Certaines tentaient de résister mais elles étaient repoussées par cette sorte de géant qui semblait pour Charles être entouré d’un halo de lumière.
En l’espace de quelques instants la rue fut vide d’ombres malfaisantes. Et les lumières des lampadaires s’allumèrent à nouveau avec un éclat qui aurait fait passer la nuit pour jour. Charles se retourna vers l’homme au chapeau qui le regarda avec un sourire.
— Bonjour Charles.
— Bonjour.
— Je me présente, Poêle, Pierre Poêle. Enfin ici en France.
— Pierre Poêle ?
— Oui c’est bien mon nom. Tu ne me connais pas. Pas encore. Mais je peux vous aider. Toi et les gens de ton espèce. Les Hommes.
— Ah bon ? Vous contrôlez les ombres ?
— C’est un peu plus compliqué que cela mais oui en quelque sorte. Je vais vous aider à les contrôler.
— Non merci ça ira.

Et Pierre Poêle disparu aussitôt. Ainsi s’achève la très brève bataille de Pierre Poêle contre les Ombres.

PRIX

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Stephanie Wenzel · il y a
toujours aussi étonnant!
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Vivi · il y a
Je ne promènerais plus au Bois de Vincennes !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre de fantaisie originale, captivante et glaçante ! Mes voix !
Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est également en
lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Ginette Vijaya · il y a
Une bataille mémorable , comme de grandes batailles . Les métaphores en disent long ; une narration vivace et pleine de rebondissements .
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles" en lice également ; Merci beaucoup .

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Sosso75 · il y a
Très chouette univers métaphorique qui donne envie d’une histoire plus longue
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TOUFE · il y a
et la lumière fut
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Virgo34 · il y a
Une série de tableaux qui font un récit un peu décousu, mais le thème est largement traité.
Irez-vous faire un tour dans ma forêt d'Emeraude ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Marie Françoise Hernandez · il y a
Après avoir lu ce texte, avez vous toujours peur de votre ombre ???
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Bruno M · il y a
Avant de manger le monde, pour un effet de style, elles ont dévoré les "T"
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Patrick Pigeot · il y a
La mère Michel a encore perdu son chat...
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