La brassière

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Lorsque Sarah chaussa ses Puma noires et roses pour aller faire son footing matinal dans le Parc Georges Valbon, il était 7h17 précises. C'était son habitude, à heure fixe, tous les matins : réveil à 7h15, 2 minutes d'écoute du bulletin d’infos le temps de se lever, puis en marche pour une petite course, soit l'équivalent du café que d'autres prenaient pour se réveiller en quinze minutes avant de commencer une journée, forcément harassante. La sienne promettait d'être banale, pleine d'appels tendus avec des prospects qui hurlaient à l'autre bout du fil, tout étonnés de se faire rappeler alors qu'ils avaient eux-mêmes laissé leur numéro de téléphone sur des formulaires remplis à la hâte pour participer à des tirages au sort dans les supermarchés.

Mais au moment d'enfiler sa nouvelle brassière de running corail, elle regarda ses seins, d'abord le droit, puis le gauche, puis elle se fixa sur le droit, et elle repensa à l'accélération du temps qui lui était tombée dessus quelques jours auparavant. Ses collègues lui reconnaissaient un véritable talent d'humoriste et, rassemblées dans la petite cuisine du call center, la porte soigneusement fermée, elles aimaient l'écouter imiter la hiérarchie quand l’inspiration lui venait, histoire de décompresser un peu au milieu de la journée. Le mercredi précédent, Sarah avait pris pour cible sa N+1, femme d'un certain âge caractérisée par un 95D qu'elle aimait mettre en valeur dans des décolletés à chaque saison plus plongeants. Entre envie et moquerie, les autres mangeaient leur plat réchauffé, et l'écoutaient qui faisait ses sketches, assise, entre deux coups de fourchette.

Ce jour-là, le petit spectacle avait tourné court : la petite boule qu'elle avait ressentie en se palpant pour mimer la poitrine de sa cheffe, l'avait fait passer du rire à la stupéfaction. Ses spectatrices avaient compris que la surprise lisible dans son regard et l'interruption de sa phrase ne figuraient pas dans le script improvisé. Elles avaient tenté de la rassurer comme elles pouvaient : ce n'était sans doute rien, c'était peut-être une petite inflammation voilà tout, et il ne fallait rien envisager au moindre gonflement qui pouvait tout aussi bien s'expliquer par les changements de température, la réaction allergique à un coton de mauvaise qualité ou le mauvais tour des hormones.

Mais dans ces cas-là, on reste seule face à ses questions. L'après-midi avait été inefficace : le rythme d'enchaînement des appels avait ralenti, cette petite boule prenait de la place dans l'esprit de Sarah, et elle passa du temps sur Doctolib depuis son smartphone pour trouver un rendez-vous le lendemain chez un spécialiste. La mammographie n'était pas rassurante, et une biopsie s'imposait. Sans nommer les choses, le gynéco avait confirmé ses doutes. Elle ressassait ses mots dans sa tête : il fallait d'abord approfondir l'examen pour préciser le diagnostic et voir comment traiter la lésion provoquée par le crabe qui se dessinait en elle. De nouveau, c'était l'enchaînement des recherches de centres d'examen, la prise de contact pour avoir un rendez-vous le plus tôt possible, et l'attente, seule dans son deux-pièces à la décoration trop chargée mais que le sentiment de solitude avait rendue sinistre.

Sarah n'avait pas voulu appeler sa mère, trop inquiète de l'effet que cette annonce lui ferait. Assise en pleurs à la table de la cuisine, elle s'était pris la tête dans les mains, contemplant le vertige de ce qui pouvait sonner comme une mort prochaine. Elle avait passé quelques heures de la nuit à faire des montagnes russes, entre des moments d'angoisse extrêmes et des moments de relativisation. Puis elle s'était décidée à garder la tête froide au moins quelques jours, le temps d'en savoir plus sur le mal qui la rongeait. Elle avait pensé se renseigner sur Internet et puis elle avait vite arrêté, face à la quantité d'informations anxiogènes qu'il fallait trier. Les forums étaient remplis de messages de membres plus ou moins bien intentionnés et on pouvait y lire tout ce qu'on voulait en termes d'avis de non-spécialistes, pseudo-patientes ou vraies cancéreuses. Elle avait réglé machinalement le radio-réveil et elle s'était endormie.

La brassière et le short enfilés, elle sortit courir vers le parc. C'était le comble, ce qui lui arrivait. Pourquoi elle ? Elle passait son temps à soûler ses copines avec les produits bio, les étiquettes nutritionnelles, l’activité régulière. Elle était consciente des facteurs de risque et elle faisait tout pour ne pas les multiplier. Une alimentation saine, du sport, un stress au travail certes mais maîtrisé tout de même. Elle était jeune ! Elle avait des projets ! L'achat d'un appartement devait se concrétiser cette année. Elle repensait à sa cheffe qu'elle imitait face à ses collègues. C'était peut-être un retour de bâton, une espèce de karma auquel elle ne croyait pas. Mais elle se rendit compte comment, dans des moments comme celui qu'elle vivait, le cerveau cherchait à rationaliser l'impensable, même au prix de contradictions grossières.

Elle croisa des visages familiers, de ceux qui appartiennent à cette drôle de communauté des joggeurs de bon matin. C'étaient ceux qui couraient seuls mais qui se croisaient et se recroisaient au gré de leurs parcours, entre les pressés du boulot qui se dépensaient un gros quart d'heure et remontaient vite chez eux, et les chômeurs qui couraient plus d'une heure pour tenir bon avant de retourner à une recherche de job incertaine. Combien de fois avait-elle croisé le regard de ces hommes, jeunes, moins jeunes, coureurs du matin et coureurs de jupons aussi, qui jetaient un regard concupiscent sur son buste ? Ça l'agaçait au plus haut point, elle qui cherchait uniquement à courir sans être dérangée par la douleur du ballottement. Plus d'une fois elle s'était dit que ce serait mieux d'avoir des seins moins grands, juste pour ne pas être embêtée dans ses activités sportives.

Maintenant on lui annoncerait peut-être qu'une mastectomie serait la meilleure solution pour qu'elle survive. Elle ne voulait pas y penser mais cette perspective se martelait toute seule dans sa tête, comme une mauvaise chanson qui trotte après l'avoir entendue quelques secondes. Est-ce qu'on la regarderait encore avec un seul sein ?
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