La branche morte

il y a
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21 ans déjà, et l'écriture m'anime chaque jour un peu plus. Je ne sais pas trop comment me présenter, alors je ne me présente pas. J'espère simplement que les mots et les histoires formés pa  [+]

L'arbre pourri se coupe. Différent des autres de la forêt, alors il doit disparaître. Belle métaphore de l'humanité, n'est-ce pas ?

Toutes ces considérations pseudo-philosophiques étaient bien loin de traverser l'esprit de Luc ce matin. Il était plutôt concentré sur la route, avec le soleil blanc de l'avant-midi qui remplissait sa cornée de points lumineux assez gênants pour la conduite. Il était presque arrivé au bout du sentier. Il pouvait voir l'arbre mort se dresser devant lui. Une ombre se dressa sur sa gauche. Il tourna la tête brièvement. Rien. D'autres arbres bientôt morts, rongés par les démons du temps. L'écorce se décroche.

Luc arrêta sa camionnette à quelques mètres de sa cible. Il fouilla a l'arrière parmi ses affaires. L'échelle. La tronçonneuse. Une grosse branche, là-haut, à 30 mètres, représentait un danger. Elle pouvait lui tomber dessus à tout moment, il le savait. Il devait la couper avant de s'attaquer au tronc lui-même. D'abord les fils avant le père. Toujours.
Il grimpa les barreaux de l'échelle, lentement, comme on monte prudemment les marches qui mènent au trône. Il ne faudrait pas tomber avant. Merde. Le bûcheron veut pisser. L'envie est trop pressante, tout à coup. Il redescend précipitamment de l'échelle. Il glisse. Un homme chute souvent juste parce qu'il a peur de chuter. Il pense au drame, donc le drame se produit. Mais aujourd'hui, Luc se rattrape. Il s'est cassé le bras une fois, mais c'était il y a longtemps. Une chute à skis. La vessie est vide maintenant.
Luc remonte son échelle plus vite, tel le roi déchu avide de retrouver sa couronne. Soudain, Luc remarque quelque chose. Il y a quelque chose sur cette branche. Une boule de plumes blanche. Toute petite. Elle bouge. Un bec, puis des yeux apparaissent. Ce n'est pas une boule de plumes. Non. C'est un oiseau. Un bébé.

Il y a un oisillon posé sur la branche à couper. Luc tape dans ses mains, deux fois. Il faut qu'il s'envole. La petite boule redresse la tête, fixe le bûcheron. Interrogatif. Il y a dans l'air une musique, une mélodie de la nature, mais elle ne résonne plus.
Luc est trop loin pour attraper l'animal. Pourquoi ne vole-t-il pas ? C'est un bébé. Mais c'est un oiseau. Mais c'est un bébé.
Luc ne veut pas de mal, il ne veut surtout pas abîmer cet adorable être, tout innocent. Il attend. Une minute. Deux minutes. Trois. Oh, et puis après tout, l'oiseau aura l'instinct de survie. Tous les animaux l'ont. Non.

Il y a dans l'air une musique, une mélodie de la nature, et un bruit de tronçonneuse, tordant les tympans, défigurant les racines de chaque arbre, brûlant le cœur même de la forêt. Enfin, l'oisillon bat des ailes. Il va s'envoler ! Les ailes battent dans le vide. L'oisillon ne peut pas décoller. Il se débat comme le naufragé nage dans l'océan. Il attend le bateau invisible, il attend l'aide. Il n'y a rien. La tronçonneuse va toucher le bois. Les battements d'ailes redoublent de vitesse. Le bûcheron ne les voit plus. Pourtant, si Luc regardait l'oisillon maintenant, il lirait la panique derrière le regard vide. Si seulement les gens lisaient les émotions derrière les regards vides. La branche va céder. Déjà, elle penche sérieusement vers le seul. La petite boule de plumes blanches glisse lentement, vers la fin, vers la chute, vers la terre. Vers la mort. Une larme coule. Luc jette un coup d'oeil en bas. La branche est tombée. Il ne voit plus de plumes blanches. L'oisillon a du s'envoler. Mais, soulève le bois, soulève, Luc, et l'animal apparaîtra. Aussi fragile et vulnérable que dans la vie.
La branche n'est plus là. L'arbre pourri peut tomber. Il y a dans l'air une musique, une mélodie de la nature, mais elle ne résonne plus. Et dans la terre restent les ailes jamais déployées des faibles.
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Sapho des landes · il y a
J'ai les larmes aux yeux c'est malin !! Et ce qui m'effraie c'est le peu de votes au regard du nombre de lectures. Soit les gens sont totalement imperméables à la philosophie de votre texte, soit ils s'en moquent éperdument car le travail doit être fait quel qu'en soit le prix, soit ils sont atteints d'une pathologie très grave, l'insensibilité doublée d'une incompréhension au sens de la vie.
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Paul Bryden · il y a
Merci encore, même si je ne voulais pas vous faire pleurer ahah !! En tout cas, merci pour le soutien, c'est plus important que les votes au fond !
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Elisa Houot-Hope · il y a
Non mais oh, depuis quand tu postes des textes sans me prévenir ? Je suis outrée quoi ! T'as de la chance d'écrire aussi bien, sinon je t'en voudrai ;)
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Paul Bryden · il y a
Ahah je te l'avais montré avant de le poster :)
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Elisa Houot-Hope · il y a
I know ! Mais si j'avais su que tu l'avais posté j'aurais pu bondir pour commenter tout de suite ! :')