La boutique du père Camille

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Randonner est un vrai plaisir pour moi. Lire aussi. Je peux me régaler avec un bon roman, une pièce de théâtre, une BD, une biographie ou des nouvelles. Et lors de mes activités associatives  [+]

Nous voici au début des années 1900, à Saint-Maurice, un village semblable à mille autres villages de France.
Ici, l'atelier du forgeron, le plus bruyant, avec ses marteaux et son enclume, son énorme soufflet et, quelquefois aussi ses jurons en patois ou les rires des commis. Là, juste à côté, la menuiserie où les scies grincent, où les rabots chuchotent la chanson des copeaux fins comme du papier de soie. Un peu plus loin, trône la maison de dame Clarisse, le domaine du fil, de la laine et des chiffons : la mercerie-bonneterie.

Par une belle après-midi de printemps, nos villageois vécurent un événement dont on parla longtemps.

La mère Toinette s'en souvient très bien. Elle était sur le pas de sa porte. Au loin, elle avait cru voir un nuage de poussière, et elle avait entendu comme un bruit de tonnerre. Elle s'était demandée : « Qu'est-ce que ça peut bien être cet engin ? »
Elle avait vite compris : c'était une automobile.
Mais qui pouvait bien venir à Saint-Maurice en automobile ?....
Dans un grincement de frein, le véhicule s'arrêta près d'elle.
De chaque maison, on sortait, étonné ou un peu apeuré, intrigué ou simplement curieux .
Très poliment, en haussant la voix, parce que le moteur pétaradait assez joliment, le chauffeur demanda :
«- S'il vous plaît, madame, y aurait-il ici un cordonnier ?
- Mais oui, monsieur, prenez donc à droite, et en face du gros tilleul, vous trouverez la boutique du père Camille.
- Merci beaucoup, madame, au plaisir ! » ajouta le chauffeur qui relançait déjà sa mécanique.
L'automobile tourna à droite en cahotant sur les mauvais pavés, s'arrêta devant chez le père Camille. Le chauffeur descendit, ouvrit la porte arrière de la voiture.
« Voilà, mademoiselle Ursule, nous y sommes » dit-il à une jeune fille d'une vingtaine d'années.
« Merci Jean, Attendez-moi ici »
De loin, les villageois épiaient la scène. Pourquoi ces gens si riches s'arrêtaient devant cette échoppe, une des plus modestes du village ?
Le forgeron proposa son explication.
« Sacré père Camille, terminée sa vie de vieux garçon, lui voilà une fiancée ! »
Pendant que Saint-Maurice s'interrogeait, quelques gamins s'étaient approchés de l'automobile et regardaient, pleins de respect, le merveilleux véhicule.
Jean, le chauffeur, avait ouvert le capot. Il nettoyait, graissait et inspectait la mécanique du moteur.

Le père Camille travaillait à son établi, quand mademoiselle Ursule était arrivée. Jamais il n'aurait pensé que cette fille belle comme une princesse, allait entrer dans sa boutique et lui demander si simplement.
« Bonjour monsieur, je suis bien ennuyée. Je me rends à une cérémonie de remise de prix à Saint-Mathieu, et je viens de casser le talon de ma bottine. Pourriez-vous le réparer ? »
Prudent, le père Camille avait répondu :
« On peut toujours essayer »
Mademoiselle Ursule avait posé sa cape et ses gants, s'était assise sur le banc de bois, avait délacé la bottine et la présentait au père Camille.
La chaussure était très belle, très fine. C'était un article de qualité.
« Je dois pouvoir le recoller. C'est l'affaire d'un bon quart d'heure. Je ne dis pas que ce sera très solide, mais si vous ne courrez pas les mauvais chemins avec, ça devrait tenir »
Ursule s'était mise à rire et avait demandé, taquine et joueuse :
« Ce soir, sur les parquets et les tapis de l’évêché, je ne le briserai donc pas ? »
Le père Camille comprit qu'il avait dit une bêtise.
« Excusez-moi, mademoiselle, bredouilla-t-il, nous, ici, on est plus habitués aux ornières qu'aux grands boulevards. Et je n'ai jamais pensé que vous courez les.... »
Le pauvre homme s'embrouillait dans une explication laborieuse. Ursule l'arrêta d'un léger mouvement de la main et d'un sourire plein d'indulgence.
Puis, elle lui parla de son métier. Comment faisait-il pour coudre le cuir ? A quoi servait cette petite enclume bizarre ? Pourquoi utilisait-il différentes colles ?
Elle s'était levée, et sautillant sur son seul pied chaussé, elle regardait les cuirs, les touchait, se faisait expliquer le fonctionnement de la petite roulette à marquer les coutures, l'utilité des alênes et des poinçons.
Tout en répondant, amusé, aux questions d'Ursule, le père Camille éprouva la solidité du talon réparé. Il lui semblait que la colle avait séché en seulement quelques secondes....
Déjà Ursule avait remis sa bottine, renoué le lacet, enfilé ses gants et repris sa cape.
« Combien vous dois-je ? »
« Oh, ce n'était qu'une petite réparation, une bricole de rien du tout, mademoiselle » dit-il en reprenant machinalement sa place derrière son vieil établi noirci par des années de poussière, de graisse et de travail.
Le cordonnier sentit une main se poser sur son avant-bras et entendit une voix lui dire :
« Merci père Camille, vous êtes très gentil »
Il ne restait dans l'atelier grisâtre que le léger parfum d'Ursule que les odeurs de cuir et de colles ne tardèrent pas à effacer.
Pendant longtemps, à l'auberge ou au marché, on taquina le père Camille à propos de sa belle cliente. Ces plaisanteries l'amusaient et il en riait de bon cœur.
Mais quelquefois, seul dans sa boutique, quand les jours lui paraissaient plus gris, les souliers de ses villageois plus usés et plus laids, il repensait à une paire de bottines de cuir souple, et surtout à un petit personnage malicieux et pétillant de joie de vivre....
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