La bourse universitaire

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Bonjour ! Je suis dans ma dernière année d'études à Strasbourg. J'aime dessiner, faire du sport et de la philatélie. Et bien sûr lire et être lu  [+]

Image de Hiver 2021
Si Dieu existe, alors c’est aujourd’hui qu’il devra se manifester. C’est ce que pensa Abigail, assise à l’arrière de la vieille Chevy, lorsqu’elle vit au loin les bâtiments de l’université. Déjà, elle et ses parents pouvaient voir les deux drapeaux à l’entrée du campus : le drapeau orange et noir de l’université, et le drapeau américain. À l’avant de la voiture, son père et sa mère ne disaient rien. Que pouvaient-ils dire ? Il était clair pour eux que l’avenir d’Abigail se jouerait dans les dix prochaines minutes.

La voiture passa devant le gymnase de l’université, la bibliothèque, la salle de spectacle, et enfin tourna à gauche et se gara devant le centre des admissions. Abigail connaissait déjà le bâtiment, avec ses murs de briques rouges et ses cadres de fenêtres tout en blanc. Elle était venue il y a trois mois pour s’informer, puis revenue pour soutenir son dossier de candidature. Bien que l’université était réputée sélective, l’admission ne posa pas beaucoup de problèmes, le dossier d’Abigail était excellent : bons résultats en cours, niveau d’espagnol courant, engagement associatif : basketball dans sa petite ville d’origine, en Indiana. Que peut-on demander de plus à une lycéenne de 18 ans ? Il manquait une seule chose à Abigail, de l’argent.

Avant de sortir de voiture, Abigail prit un petit dossier qui était sa clé pour rejoindre l’université. Les déclarations fiscales de ses parents montraient clairement que cette bourse était sa seule possibilité de faire des études. Les frais d’inscription à l’université s’élevaient à quarante-mille dollars par an, sans compter le logement et la nourriture. Son père et sa mère travaillaient dur, mais ils n’avaient pas fait d’étude et leur revenu ne suffisait pas pour payer les siennes. Aucune banque ne voudrait faire de prêt étudiant à Abigail, la bourse était son unique espoir. Un grand monsieur en chemise blanche et cravate orange et noire accueillit Abigail et ses parents :

— Bienvenue à Northern Michigan University ! Abby, je suis content de te revoir.

Abigail salua, elle connaissait déjà Sean de ses visites précédentes, il était chargé du recrutement des étudiants. Sean introduisit la famille dans son bureau, chacun prit sa place, et il expliqua :

— Abby, l’université accorde sa bourse « Rachel P. and Erastus J. Upwill » aux étudiants qui promeuvent la mixité sociale. J’aimerais vérifier ton éligibilité.

Abigail tendit son précieux dossier. Sean le refusa, indigné :

— Abby, je ne t’ai pas fait rouler trois-cents miles pour voir des papiers avec des chiffres, ça ne m’intéresse pas. Pour améliorer la mixité sociale, l’université cherche à maximiser le dialogue entre les cultures. Il nous faut beaucoup de différences culturelles pour avoir beaucoup de dialogue entre elles. Abby, tu es blanche, ta langue maternelle est l’anglais. Tu viens de l’Indiana, c’est tout près d’ici, ça ne donne pas une dimension internationale à notre université. Donne-moi un argument pour me convaincre que tu peux contribuer à la diversité de cette communauté.

Abigail fut surprise, elle ne s’attendait pas à cette question. Effectivement, elle était blonde, américaine depuis trois générations, presbytérienne. Elle était l’Américaine moyenne, à qui il manquait simplement les moyens pour faire des études. Que devait-elle répondre ? Elle jeta un œil à ses parents. Son père jouait nerveusement avec le bouton d’un stylo, clic-clic-clic. Sa mère se mordait la lèvre. Abigail se souvenait comme elle lui avait expliqué le « business model » universitaire : une moitié des étudiants payait tous les frais de scolarité, l’autre moitié obtenait une bourse. En réalité, l’université aurait assez de moyens pour accorder des bourses à tout le monde, car les anciens étudiants, les alumni, faisaient régulièrement de très gros dons. Mais l’université se devait d’afficher des frais élevés car c’était un signe de prestige. Ici, les personnes qui n’apportaient pas la diversité étaient celles qui apportaient l’argent. Clic-clic-clic. La mère d’Abigail prit la parole :

— Abby est très dynamique, elle fait du basket…
— Elle n’a pas été sélectionnée dans l’équipe universitaire de basket, que je sache. De toute façon, c’est bien trop banal. Abby, je ne veux même pas savoir ce que tu fais, je veux savoir qui tu es. Ton identité raciale. Sexuelle. Spirituelle. Tu n’as jamais été exclue de tes camarades parce que tu étais dans une sous-culture différente ?

Abigail était décontenancée. À ses oraux du lycée, elle savait toujours quoi répondre, mais ici elle était perdue. Sean la dévisageait avec une expression sceptique, sa mère avait fermé les yeux et son père avait arrêté de jouer avec son stylo. Abigail ne s’était jamais demandé qui elle était, elle se préoccupait surtout de sa précarité financière. Pourquoi parlait-il de culture ? Ce crétin ne comprenait-il pas que le problème d’Abigail c’était l’économie ! La bouche de Sean s’ouvre, il va lui refuser ses études, mettre fin à sa scolarité sans histoire, à son avenir plein d’espoirs. Alors, Abby n’a pas le choix, elle prend la parole :

— Je ne voulais pas en parler… pour moi c’est une expérience personnelle douloureuse… je suis pastafari, c’est une religion sino-méditerranéenne pour honorer le dieu en spaghettis. J’ai été opprimée par mes camarades de classe, ils voulaient m’imposer leur protestantisme matérialiste occidental, cela a laissé des séquelles profondes dans ma mémoire.

Le visage de Sean s’illumine.

— Excellent ! Abby, tu as sûrement enduré des choses horribles, je suis convaincu que tu trouveras un refuge pour ta foi sur notre campus. Tu es clairement éligible à la bourse. Est-ce que tu pourras faire une intervention sur ta religion lors de notre prochaine Symposium de la diversité ?

Abby acquiesce et sourit. Le mensonge a fonctionné, elle pourra faire ses études et exaucer son rêve américain. Ce soir, elle va allumer un cierge en se souvenant : le seul dieu qui l’aura aidée, c’est le dieu qui n’existe pas.
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