La boîte de monsieur Sergent

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J'écris pour laisser couler par mes doigts le flux des histoires qui tourbillonnent dans ma tête. En dehors de mes activités littéraires, je suis comédienne et praticienne du cinéma ainsi que  [+]

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Zabia tient encore la main de monsieur Sergent. Ses yeux se sont clos en même temps que ses souvenirs.
L'infirmière envoie valser de l'ongle la larme qui pointe le bout de son nez au bord de ses cils. 
Elle dépose la main fripée qu'elle tient depuis tout à l'heure et la place avec l'autre sur le torse de son patient. 
Elle se lève et va couper le gramophone qui balance dans les airs les boums de Charles de Trenet. La chanson se tait dans la pièce mais pas dans la tête de Zabia.

Boum Quand notre cœur fait Boum Tout avec lui dit Boum.

— Eh bien, là, c'est mon cœur à moi qui fait boum, monsieur Sergent. Et pas de joie.
Les poings sur les hanches, elle bascule la tête en arrière, mais ce n'est pas suffisant pour renvoyer dans le fond de ses entrailles le sanglot qui est sur le point d'émerger.
— Eh puis zut !
Le premier tressautement des épaules a déclenché les vannes. Ses pleurs gouttent sur le parquet, petit Niagara de deuil. À la vue des petites tâches d'eau sur le sol, son pragmatisme l'emporte. 
— Vous avez raison, le bois risque de gonfler monsieur Sergent, je vais tout de suite aller chercher de quoi essuyer tout ça...
Elle se fige et se sent idiote.
— Mais qu'est-ce qui me prend ? Il ne m'entend plus de toute façon !
Elle sent un nouveau hoquet la prendre à la gorge. C'est dur de lutter contre les peines de l'âme. Elle respire un bon coup et se dirige vers le placard.
Une fois ouvert, un balai lui tombe dessus comme s'il n'attendait que ça.
— Non, mais qu'est-ce que ! 
Décontenancée, le balai dans les bras, Zabia récupère son équilibre mis en péril par ce stupide bout de bois aussi vieux que l'appartement de monsieur Sergent. 
— Toi, là ! Et tu ne bouges plus ! dit-elle en posant son agresseur contre le mur.
Sa façon d'engueuler les objets faisait rire son patient. C'est plus fort qu'elle. Dyspraxique, les meubles passent leur temps à l'attaquer sournoisement. Il n'y a que la concentration intense qui lui permet de ne pas faire n'importe quoi quand elle pique dans les bras. En 10 ans, elle n'a pas raté une seule prise de sang ou une seule pose de cathéter.
Si seulement elle avait eu le choix... mais il l'avait prévenu qu'il ne la laisserait pas faire.
— Si je le fais moi-même, je risque de me rater et de finir comme un légume. Tu ne veux pas ça, Zabia. Fais-le pour moi.
Il n'avait même pas besoin d'ajouter un « s'il-te-plait », la supplique dans ses yeux lui avait suffi. 

— Tiens, voilà autre chose...
Au fond du placard à balais, une boite en carton trône fièrement du haut de toute sa décrépitude.
— Monsieur Sergent, c'est quoi la boite au fond du... Il ne peut plus te répondre, Zabia. Reprends-toi un peu ! Et puis après tout...
Zabia s'accroupit pour tirer la boite de son antre poussiéreuse. Elle ne sait pas si c'est par respect ou parce qu'elle s'imagine obtenir des réponses malgré tout, mais elle décide d'ouvrir la boite dans la chambre, à côté de monsieur Sergent, ce patient si patient. 

Assise au pied du lit, la voilà à déballer les traces de toute une vie. Ses mains plongent dans le carton comme les mains d'un enfant dans une boite de cookies qui espère en recevoir plus que demandé. 
— Est-ce que je ne devrais pas appeler ses enfants ? Non, ces gonflés préféreraient sans doute déterminer la valeur des objets plutôt celles des souvenirs.
Zabia appréciait ce que monsieur Sergent partageait avec elle. Quand elle avait fini par se mettre en retard sur sa tournée à cause de leurs entrevues surannées, elle avait mis son patient en dernier sur la liste des visites, afin de pouvoir rester le plus longtemps possible à entendre défiler la pelote des souvenirs du vieil homme. 
Le premier trésor sous sa main est un album photo aux pages jaunies. Sur la première, une photo en noir et blanc d'un bébé nu sur un lit de plumes. En légende : Philippe Jacques Ghislain Sergent — 8 juillet 1923. 
Zabia sent la main du vieil homme sur son épaule, un sourire aux lèvres, penché au-dessus d'elle.
— Je suis né 5 ans après la Der des Ders. Mon frère ainé, André, était rentré complètement défiguré, c'est pour cela qu'on ne le voit que très peu sur les photos de famille. Le shrapnel, ça ne pardonne pas. La guerre et sa stupidité l'ont laissé sans nez.
Zabia pose sa main sur celle toute ridée du vieillard.
— Mais pourquoi on a appelé cette guerre la Der des Ders s'il y en a eu une autre après ?
— On ne savait pas que le nationalisme reviendrait piétiner notre espoir...
— C'est moche !
— Pas plus que la tête de mon ainé.
— Oh dites, le pauvre !
Zabia feuillette l'album, faisant grandir son sujet au fil des pages. Le film figé de la vie du défunt s'arrête peu après 1940.
— Maman n'a plus eu le courage de continuer, je lui rappelais trop Papa, mort pendant la campagne des 18 jours.
— C'est dommage.
— Ce qui l'est plus, c'est qu'il s'est fait tuer la veille de la capitulation.
— C'est triste...
Zabia pense à ses balades au cimetière du Dieweg, à calculer l'âge des défunts en lisant leur date de naissance et de mort sur leur pierre tombale. Elle a toujours un pincement au cœur quand il s'agit de jeunes soldats et que leur décès coïncide avec la fin de la guerre. C'est un passe-temps funèbre, mais c'est plus fort qu'elle.
— Il y a pire comme hobby, tu sais.
Zabia sursaute.
— J'hallucine. Je suis en train de parler à un mort et en plus, il lit dans mes pensées !
— Ou bien c'est toi qui m'ouvres ta tête en pensant que je t'entends encore...
Zabia se tourne vers le lit. Monsieur Sergent est bien allongé de tout son marbre sur son lit. Elle pose malgré tout une main sur le torse de celui-ci. Rien.
— Bon, reprenons.
Elle pose l'album et farfouille à nouveau de ses mains dans la boite aux trésors. Ses doigts se posent sur un petit écrin en cuir gaufré. Elle l'ouvre.
— Une bête médaille que j'ai reçue pour une bête raison.
— Je trouve que c'est quand même pas rien d'avoir été dans la Résistance. Surtout que c'est comme ça que vous avez rencontré Marianne, non ?
Zabia cherche dans la boite et en ressort, victorieuse, ce qu'elle espérait y trouver.
— Haha ! Ma preuve. 
Dans sa main, une page d'un album photo. 
— C'est votre cousine qui vous l'a envoyé. Des photos de votre mariage avec Marianne, en 1942. Avec votre costume trop grand, votre chapeau boule et sa jolie robe à fleurs. Regardez comme elle est belle, votre chérie !
Zabia se tourne vers monsieur Sergent. Il n'y a que le silence. Son cœur menace d'exploser tellement il est subitement gonflé de chagrin.
Un petit vent se lève dans la pièce. La fenêtre laisse passer un courant frais d'automne. Elle se lève pour aller la fermer. Quand elle se retourne, une enveloppe s'est échappée de la boite. Elle est toute blanche. Neuve, même. Zabia la ramasse. Son nom est inscrit dessus, dans la jolie écriture à l'anglaise de monsieur Sergent.
— Pour moi ? 
Sa poitrine palpite, elle a les joues en feu en ouvrant la missive. 

Ma chère Zabia,
Je te remercie pour ces moments passés à écouter mes élucubrations sur mon passé.
Je sais, je n'avais pas fini de tout te raconter. Mais la fatigue de la maladie a mis trop vite un terme à l'énergie de mes souvenirs. J'ai préféré que tu m'aides à partir tant qu'ils étaient encore vivaces. 96 ans, c'est long, tu sais. Surtout quand on a perdu la femme qu'on aime. 
Je te lègue mon passé, car je sais que tu en prendras soin. 
J'aimerais éviter les oubliettes de la vie.
Je sais que ce n'est pas grand-chose.
Merci pour tout,
Monsieur Sergent

— Oh si, c'est beaucoup pour moi, monsieur Sergent. Merci à vous.
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Sar M · il y a
Je renouvelle mon soutien à Zabia et M.Sergent ! ;)