La boîte à chaussures taille 22

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Papa et instit' trentenaire j'écris lorsque l'inspiration m'enivre  [+]

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Le soleil rasant éclairait avec peine la campagne enneigée. Jade observait au travers du carreau embué de sa chambre un rayon de l'astre dont le faisceau lumineux jaillissait à l'intérieur d'une stalactite formant un arc-en-ciel et dont la chaleur faisait goutter la concrétion de glace. Les perles givrées glissaient lentement jusqu'à la pointe du pic auquel elles semblaient se retenir un dernier instant avant de se lancer dans le vide et de s'éclater sur le rebord de la fenêtre.
De l'autre côté de la vitre, les larmes, aux yeux de Zoé, semblaient danser sur le même tempo.
Alors que son souffle venait de flouter l'ensemble du carreau, le grincement du parquet du couloir lui fit détourner le regard.

« Zoé, ça va ma chérie ?
Tu sais bien que non... chuchota la jeune fille entre deux reniflements.
Laisse-moi entrer je t'en prie, insista sa mère d'une voix aussi douce qu'inquiète.
J'ai besoin d'être seule. »

La discussion était la même depuis plusieurs jours. Zoé finissait par s'enfouir sous sa couette, la tête sous l'oreiller.

Deux semaines auparavant, Zoé avait vécu un drame. Son père qu'elle chérissait tant depuis toute petite l'avait abandonné. Un tragique accident avait fait basculer la vie de son papa dans l'au-delà et la sienne dans les méandres de la mélancolie. Aux murs de sa chambre, elle avait d'abord arraché de colère tous les souvenirs qu'elle avait fini par recoller un à un, en faisant un véritable sanctuaire.
Zoé allait avoir vingt ans dans quelques jours et l'idée de passer ce cap sans lui était un véritable crève-cœur. Les idées noires s'étaient embouteillées dans sa tête. Elle avait pensé au pire. Le rejoindre. Elle savait pourtant bien ce qu'il aurait voulu lui dire : « profite ma fille, la vie est si belle. »

« Zoé, je vais faire quelques courses, tu n'as besoin de rien ? Cria sa mère du bas de l'escalier.
Non, la seule chose dont j'ai besoin c'est de l'amour de mon papa mais ça, malheureusement, tu ne risques pas de le trouver dans les rayons du supermarché. Bougonna la jeune fille sans que sa mère puisse l'entendre.
Bon... j'y vais. A toute à l'heure mon ange. »

La porte de la maison claqua. La clé tourna deux tours dans la serrure. Le moteur vrombit et son bruit s'étouffa dans la neige. Seule, Zoé en profitait pour sortir faire quelques provisions dans la cuisine et un brin de toilette. Elle passait devant la chambre de ses parents pour regagner la sienne. La porte, fermée depuis le drame était aujourd'hui entrouverte. Zoé poussa la porte d'une main en restant sur le palier. Rien n'avait bougé depuis le départ de son père. Même son pyjama, un short de sport et un vieux débardeur marqué par le poids des années était resté là, au pied du lit. Sa mère dormait sur le canapé du salon depuis quinze jours. Zoé se faufila dans la chambre sur la pointe des pieds comme pour ne pas être démasquée et attrapa le débardeur. La clé dans la serrure de la porte d'entrée la ramena à la réalité. Elle s'empressa de ressortir, à pas d'éléphant, pour regagner sa chambre. Clac, clac, enfermée à double tour.

« Zoé ? C'est toi mon cœur ? » Demanda sa mère.

Les effluves qui se dégageaient du morceau de tissu qu'elle avait dans les mains lui rappelèrent immédiatement des tas de souvenirs. Elle ferma les yeux, se laissa tomber sur le lit et se mit à sangloter comme un nouveau né. Elle le respirait délicatement comme pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible.
Sa mère était rassurée. Sa Zoé avait bien pris les boîtes de ses gâteaux préférés que sa mère faisait attention de bien mettre en évidence dans la cuisine lors de ses sorties. La serviette de la salle de bain mouillée et les gouttes d'eau au sol étaient preuves de son passage. Elle faisait en sorte de sortir quotidiennement. En montant à l'étage, elle fut surprise de voir la porte de sa chambre grande ouverte. N'osant pas y mettre un pied, elle s'effondra silencieusement, le dos contre le mur du couloir, en larmes.
Le lendemain, et alors que sa mère était de nouveau sortie, Zoé ne pris ni provision ni douche. Elle passa une demie heure dans la chambre de ses parents, contemplant les photos au mur. Alors qu'elle venait d'ouvrir leur dressing, elle vit tout en haut de ce dernier une vielle boîte à chaussures qui lui rappelait un vague souvenir. Trop haute pour elle, elle attrapa la chaise du bureau, poussa le tas de papier que son père avait entreposé dessus et l'installa au pied du dressing. Trop tard, sa mère était là. Elle regagna sa chambre par peur d'affronter la tristesse de sa mère. Elle l'aimait. Bien entendu, elle l'aimait plus que tout. Autant qu'elle avait aimé son père. Autant qu'elle l'aimait encore. Le simple fait de la savoir triste, l'attristait. Un cercle vicieux sans faille.

Sa mère, clouée au canapé par un gros rhume hivernal ne put sortir durant plusieurs jours. Zoé resta cloîtrée elle aussi. Depuis l'accident, la jeune fille avait éteint son téléphone. Les messages de soutien avaient tendance à la tirer au fin fond des ténèbres, au plus profond des idées noires. Son anniversaire approchait à grand pas. Vingt ans dans deux jours...

Quarante-huit heures plus tard, sa mère s'absenta, prétextant un rendez-vous chez le médecin. Zoé affamée, descendit les escaliers deux à deux. Quelle surprise elle eut en découvrant sur la table de la cuisine, un énorme gâteau éclairé de ses vingt bougies. Elle le coupa en deux et remonta aussi vite qu'elle était descendue avec une idée en tête. La boîte à chaussures. La chaise n'avait pas bougé d'une once. Elle grimpa, attrapa non sans mal la boîte, sauta de la chaise et s'enferma à double tour.

Avalant une bouchée de gâteau, elle observait cette boîte. Une boîte à chaussures. Des tennis, taille 22. Puis les souvenirs revinrent par bribes. Elle avait, pour ses deux ans, entreposé dans cette petite boîte quelques objets avec ses parents. Une boîte à souvenirs. Le dessus était gribouillé de toutes les couleurs et décoré de quelques gommettes. Zoé ouvrit avec précaution. A l'intérieur, rien n'avait bougé. Une tétine, un morceau de tissu qu'elle passait son temps à renifler, un chausson, son bracelet de naissance, une petite voiture en bois. Elle sortit délicatement ces objets un à un. Dans le fond de la boîte, deux morceaux de papier attirèrent son attention. Sur l'un d'entre eux, il était écrit « papa », de sa main de petite fille. Sur l'autre, « maman ». Elle déplia le premier et découvrit avec sourire un dessin qu'elle avait fait pour lui. Avant de déplier le deuxième, elle retourna la feuille. De l'autre côté, elle découvrit l'écriture de son père. Une lettre, écrite dix-huit ans auparavant. A l'idée de la lire, Zoé fut submergée.

« Zoé, mon trésor,
Quand tu liras ces mots, tu seras devenue une belle jeune femme.
Papa veut te dire que la vie est belle et bien plus encore à tes côtés. Tu as dû t'en rendre compte mais elle est faîte d'épreuves, de choix, de doutes et de certitudes mais elle est surtout pleine de sentiments, toujours différents les uns des autres. Tu apprendras, au cours de Ta vie, à faire Tes choix, à avoir Tes certitudes et Tes doutes comme tout le monde mais je suis confiant sur le fait que tu traverseras Tes épreuves avec brio. Profite de chaque instant que t'offre la vie. Chaque moment de passion, de joie, de tristesse ou d'amour doit être vécu pleinement.
Tu sais ma fille, ce sont les moments où l'on doute qui font de nous des êtres de certitudes. Ce sont nos larmes qui nous inculquent le bonheur. La solitude qui nous fait envier l'amour. Alors simplement, vis la vie que tu entends mener. Ne te laisse guider que par ce que tu penses être juste et bon pour toi et surtout ne regrettes rien mon amour. Sache en tout cas que quoi qu'il arrive, nous serons là pour t'épauler. Fais toi confiance et vis !

Je t'aime. Si fort. Ton papa chéri d'amour. »

Zoé ouvrit la porte, descendit l'escalier la lettre dans les mains. Sa mère, émue de la voir là s'effondra. Zoé la serra contre elle aussi fort qu'elle le put.

« Aujourd'hui, Maman, nous sommes tristes pour que demain nous puissions être heureuses. Je t'aime. »
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Bertrand P · il y a
Je revote pour ce beau texte.
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Albanne R. · il y a
Je renouvelle mes voix
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Olivier Descamps · il y a
" ...ce sont les moments où l'on doute qui font de nous des êtres de certitudes. " Un TTC très beau car il transforme l'épreuve en force ! Je revote avec plaisir !