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La blanquette de veau

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Mariolga

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La nuit avait été infernale. Comme les précédentes.
Elle les passait à supplier Dieu de l'accueillir dans son royaume et comme il ne venait pas, elle finissait par m'appeler, mais lorsque j'entrais dans sa chambre, croyant que c'était enfin Dieu, elle hurlait de terreur, disant qu'elle ne voulait plus partir.
Et quand elle ne criait pas, ses râles rauques me tenaient éveillé.
J'avais passé le stade de m'offusquer qu'elle ne reconnaisse plus son fils, je supportais sans broncher son humeur labile, mais ne pas dormir, je ne supportais pas.
Je commençais à m'assoupir quand mon portable avait sonné.
C'était Perron.
- Désolé de vous réveiller commissaire; il a recommencé; c'est une femme de ménage qui l'a trouvé à 5 heures; c'est au 15 rue de l'université.
Il me connait bien Perron, il sait à mes grognements que tout détail est inutile; il va à l'essentiel.
J'ai pris une douche rapide.
Sur le palier, j'ai croisé Roselyne, la dame qui s'occupe de ma mère.
- Elle dort, j’ai dit
Elle aussi me connait bien et est avare en paroles à cette heure.
Rien qu'à mes cernes, elle sait.
- Essayez quand même de passer une bonne journée.
- J'en doute
En roulant, je pensais à ce salopard qui nous tenait en haleine depuis des mois avec ses énigmes à la con.
Pour son premier meurtre, enfin, le premier que nous avions trouvé, il avait suspendu un type par un pied à la poutre d'une grange, au dessus d'un box dans lequel il avait enfermé une vingtaine de lapines, trop nombreuses pour un si petit espace. Elles avaient entredévoré leurs petits et de rage avaient attaqué le type. Il avait bien essayé de se défendre, mais suspendu comme il l'était... Elles avaient attaqué les mains et une partie de la tête.
Mais avant de le suspendre, il l'avait castré, proprement, comme on fait pour les bœufs : bistourner les testicules jusqu'à ce qu'ils se détachent comme des fruits murs.
A un poteau, il avait épinglé une feuille où était écrit « Dieu a dit : “ Je partage en deux, les mâles auront la stérilité et les femelles la progéniture.”  »
Pour le deuxième meurtre, il avait attaché un autre type avec une seule menotte dans un entrepôt de surgélation et hors de portée, il avait posé un téléphone. Le type avait tellement tiré qu'il s'était arraché la peau de la main comme on retire un gant et le téléphone n'était même pas branché. Il était mort vidé de son sang qui congelait à mesure qu'il coulait.
Épinglé à l'extérieur, il avait laissé une feuille où il avait écrit « Dieu a dit : “ Je partage en deux, les familles auront la chaleur du foyer et les célibataires le froid de la solitude.”  »
Nous avions enquêté sur les deux premiers meurtres sans trouver la moindre solution, à part le fait qu'il y avait le même mode opératoire et la phrase de Dieu.
On dit toujours qu'il faut chercher à qui profite le crime. Rien : le premier était un ouvrier agricole sans famille et sans ennemi, le deuxième un employé sans problème de l'usine agro alimentaire, célibataire lui aussi.
La particularité du troisième, me dit Perron dès que j'arrivais, était de posséder un superbe tatouage sur toute la surface du dos, qu'il avait très large vu qu'il devait peser plus d'un quintal.
Lui aussi était suspendu, par les deux pieds dans la cage de l'ascenseur. Le câble, bloqué dans le davier le maintenait fermement au dessus d'une grosse marmite pleine de blanquette de veau dans laquelle il s'était noyé.
Épinglé à l'extérieur, sur la porte de l'ascenseur maintenue ouverte pour que tout le monde profite du spectacle, il avait laissé une feuille où il avait écrit « Dieu a dit : “ Je partage en deux, les riches auront de la nourriture, les pauvres de l’appétit.”»

Toute la journée on avait fait des relevés, des interrogatoires, bref le travail de routine, sans arriver à savoir si ce type pouvait se classer dans la catégorie des riches ou des pauvres -il était employé des postes- mais ce qui était sûr, c'est qu'il avait un solide appétit comme l'attestait à la fois le contenu de son estomac et sa corpulence en général.
Quant à la marmite de blanquette, elle venait du restaurant voisin d’où elle avait disparu sans que personne n'ait rien remarqué.
C'est aussi dans ce restaurant que le type avait ses habitudes le midi et d'après la serveuse qui le connaissait bien, c'est certainement ce plat qu'il aurait choisi.
En rentrant chez moi, harassé, j'ai croisé Roselyne qui partait.
- Je lui ai donné un léger sédatif, vous passerez une meilleure nuit tous les deux. Au fait, je vous ai laissé une part de blanquette, vous n'aurez plus qu'à la faire réchauffer !
J'ai cru que j'allais vomir.
J'ai dormi comme une souche toute la nuit.
Je n'ai pas compris tout de suite ce que voulait dire Roselyne par « C'est fini. », jusqu'à ce que j'entende le silence de l'appartement.
Si ce salopard ne m'avait pas occupé toute la journée, j'aurais pu être là pour l'accompagner, elle qui a eu l'élégance de partir sur la pointe des pieds, sans un bruit pour ne pas me réveiller comme lorsqu'elle partait travailler quand j'étais petit....
Pendant que Roselyne me faisait un café et me tapait dans le dos pour me réconforter, je pensais que l'autre salopard aurait sûrement punaisé sur la porte de sa chambre une feuille où il aurait écrit « Dieu a dit : “ Je partage en deux, les parents auront la vie éternelle et l'âme en paix, les enfants la culpabilité.”»

PRIX

Image de Hiver 2013
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Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
un bijou d'humour noir "polarisé", bravo
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Image de Marie Saintemarie
Marie Saintemarie · il y a
pour ceux qui auraient encore un petit creux après les réveillons...
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