La Bille

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J'ai lu un jour : "l'entre-les-lignes est l'espace merveilleux où le lecteur, à bout de raisonnement, ramasse la lumière magique qui lui donne ce qu'il veut : être persuadé." Voilà ce qui porte  [+]

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― Allez Le Perdant, vas-y !
Le Perdant, c’est mon surnom. Je perds tout le temps aux billes, j’ai beau m’entraîner des heures, ça ne donne rien ou pas grand-chose. Le problème c’est que je perds mes plus belles agates.
Ce matin, j’aperçois quelque chose qui brille sur le trottoir. C’est une bille magnifique. Elle envoie une lumière qui m’aveugle. Je veux la prendre, elle roule plus loin, toute seule. Je suis tellement surpris que j’en tombe à la renverse. Je la regarde attentivement et j’ai l’impression qu’elle me regarde aussi ! Alors je me mets à lui parler, comme ça, instinctivement.
― T’es trop belle, toi. Qu’est-ce que tu fais là ?
Et là, elle me parle, pas avec une bouche, non, mais directement dans mon cerveau. Je secoue la tête mais elle me dit que ça ne sert à rien, qu’elle est entrée dedans et qu’elle ne va pas en sortir. C’est tellement dingue que je reste figé par terre. Elle me fait comprendre qu’elle veut partir avec moi, qu’elle est ma chance. Je la ramasse, elle est lisse et douce. Je sens dans ma paume une chaleur qui me fait du bien. Je la glisse dans ma poche en épiant autour de moi. Personne en vue, ouf ! Ce sera mon secret, je ne dirai rien à personne, même pas à Pierre.
Arrivé à la maison, je monte dans ma chambre et cherche une cachette pour la bille. Finalement je décide que la meilleure place est dans ma poche.
― Tom, c’est l’heure de ton rendez-vous.
Ah oui ! je ne t’ai pas dit mais y’a un truc qui va pas chez moi. J’ai un problème physique. Je suis né comme ça, une histoire d’oxygène dans le cerveau, j’ai pas tout compris. Ça fait que j’ai du mal à marcher et que mes gestes ne sont pas précis. Des fois, même si je me concentre un maximum, je n’arrive pas à mettre mon pantalon. C’est gênant mais je m’y suis habitué, tout prend plus de temps, c’est tout. Donc je vais voir un docteur toutes les semaines pour faire des exercices sur des gros ballons ou dans une piscine.
Le tournoi de billes de l’école approche et je sais d’avance que je ne pourrai pas arriver en tête. Les trois premiers auront des cadeaux et une visite de l’usine de fabrication des agates et c’est surtout ça qui m’intéresse.
À la récréation le lendemain, la partie s’engage. Au premier tir, je rate la cible et perds une de mes billes préférées. Je gagne les coups suivants et mes principaux adversaires sont éliminés. Plus personne n’ose prononcer mon surnom ! Le Perdant n’a pas dit son dernier mot. Au point final, je sors discrètement la bille magique et je vise la pyramide que Pierre a bâtie. Je lance la bille. Elle dégomme la pyramide puis elle part dans tous les sens, comme si elle était vivante. Elle se dirige droit sur la tête de Pierre, elle est déviée par la visière de sa casquette et elle finit sa course dans la vitre d’une classe. Tout le monde est choqué et me regarde. Le directeur de l’école sort de son bureau, attiré par le bruit de vitre cassée. Il me demande d’expliquer mon geste. Comment lui dire que c’est la bille qui a décidé toute seule ? J’écope d’une punition et d’un mot dans mon carnet à l’attention de mes parents pour la réparation des dégâts. Avant de partir, je récupère la bille qui s’est cachée sous le radiateur de la classe. On dirait qu’elle est heureuse de rejoindre le fond de ma poche.
Pierre me rattrape sur le chemin.
― Tom, je dois te parler.
Je l’attends. Quand il me rejoint je lui dis :
― Vraiment, je suis désolé pour tout à l’heure. Heureusement que la bille ne t’a pas blessé !
― C’est pas la bille qui a fait ça, Tom, c’est toi. C’est bien toi qui l’as lancée !
― Non, je t’assure, c’est elle. Elle fait ce qu’elle veut. Je l’ai trouvée sur le trottoir, elle est venue jusqu’à moi, alors je l’ai ramassée.
Je vois bien que Pierre ne me croit pas.
Je lui montre la bille de plus près. Elle est inerte dans ma main, elle a perdu son éclat et ne dégage aucune chaleur.
― Tu vois bien qu’elle n’a rien de fabuleux. Elle est belle mais elle ressemble à toutes les billes. Faut que tu te réveilles, mon pote, on dirait que t’es ensorcelé !
― Et si ça me plaît à moi d’être ensorcelé ? Au moins, j’ai gagné quelques parties aujourd’hui.
― Ah ! c’est pour ça que t’as fait ça ! T’as failli me blesser, t’as cassé une vitre, ce sera quoi la prochaine fois ? Si tu veux gagner le tournoi, c’est pas comme ça que tu dois t’y prendre car personne ne voudra de toi dans son équipe, même pas moi.
De retour à la maison, je cache la bille dans un tiroir secret de mon bureau et essaie de l’oublier. J’ai d’autres préoccupations pour ce soir : raconter les évènements à mes parents et leur montrer mon carnet.
Évidemment, une autre punition tombe.
Dans ma chambre, je me mets à réfléchir. Et si Pierre avait raison ? Si mon envie de remporter un trophée au tournoi m’avait fait croire que cette fichue bille était magique et qu’elle m’avait donné des pouvoirs.
Après une nuit sans dormir, je décide que dorénavant, la bille va rester dans le tiroir.
Ce matin, je vais parler à Pierre pour qu’il m’entraîne à viser mieux. On verra bien ce que ça donnera pour le tournoi et avec le temps je serai de plus en plus fort, c’est sûr.
Les jours passent et je fais des progrès grâce à l’aide de Pierre : je dégomme les pyramides presque à chaque fois, mon corps accepte mieux les efforts et les positions difficiles pour lui. J’ai même l’impression qu’il devient plus léger alors qu’avant je le traînais comme un boulet.
Quand le jour du tournoi arrive, je suis accepté dans l’équipe de Pierre qui nous distribue nos badges. Il me fait un clin d’œil en me donnant le mien : « Tom le Maladroit ». Ça me fait rigoler. Je ne suis plus Le Perdant.
Les parties s’enchaînent, je reste concentré, Pierre m’aide à me déplacer quand ça devient trop dur pour moi. Notre équipe arrive deuxième, je suis super content, je vais pouvoir visiter l’usine de fabrication des agates.
De retour à la maison, je vois au fond du tiroir secret de mon bureau une lueur douce et chatoyante.
La bille brille et me sourit de toutes ses couleurs.
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