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La bévue de Grand-grand-grand-papa.

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C’était la fin du siècle d’avant le siècle dernier. Dans ma famille, on raconte que Grand-grand-grand-papa se désolait. Son épouse était décédée, son fils unique mort à l’armée.
Les temps étaient rudes. Grand-grand-grand-papa s’était rendu près de la frontière allemande pour rencontrer son fils. Il avait su mettre quelques gros billets dans certaines mains avisées et son fils avait pu obtenir une permission pour venir le rejoindre. Les retrouvailles avaient été très chaleureuses. Son petit s’était bien gardé de lui parler des conditions de vie détestables de son bataillon, il s’agissait de tenir la frontière face à l’éventualité d’une attaque allemande. Mais son père avait bien compris ce que Marc endurait mais il œuvrait pour la France.
Grand-grand-grand-papa était repartit avec le bacille de la tuberculose qui était très virulent dans ces retranchements humides et froids, et son fils avec la quasi-certitude qu’il ne reverrait pas les siens. A quelques temps de là, Marc retrouva le pays de ses ancêtres, et fut couché six pieds sous terre. Grand-grand-grand-papa, lui, devenu tuberculeux trop tôt (les antibiotiques ne verront le jour que dans les années 40), se sentait dépérir. Sur les conseils de son médecin, il quitta sa Normandie natale pour venir s’aérer dans une grande ville où il pourrait faire des affaires tout en jouissant de la proximité des Alpes grande réserve d’air sain, propre à améliorer son état physique.
N’ayant plus personne désormais sur qui compter pour veiller sur ses deux filles, il annonça qu’il attribuait à chacune d’elles une dot d’un million de franc-or. Je n’ai aucune idée de ce que représentait à l’époque une telle somme mais il se dit que beaucoup de prétendants se présentèrent à sa porte.
Le milieu bourgeois dans cette bonne ville de Lyon était, comme on le voit, très romantique.
Il y eu, ceux qui n’avaient d’autre projet que d’empocher la somme et jouir de la vie. Ils durent vite déchanter car l’objectif de grand-grand-grand-papa était la sécurité de ses filles.
Il y eu ceux qui venaient seul pour épouser n’importe laquelle des filles ; l’aïeul ne voulant pas voir ses deux futures orphelines séparées, ils furent éconduit également.
Et puis, il y eut deux frères, natifs de Besançon, qui avaient besoin d’un financement important pour développer une de leurs inventions. Grand-grand-grand-papa les reçut, les écouta. Ils parlèrent avec passion, de leur père qui avait initié leur projet, de leur formation dans le très renommé lycée de la Martinière, de leurs tâtonnements qui à termes avaient été riches d’enseignements, des prouesses techniques qu’ils avaient su développer, de leur invention dont le brevet venait d’être déposé. Grand-grand-grand-papa les questionna sur l’aboutissement de leur œuvre. Ils lui expliquèrent que des essais très probants avait été faits et présentés à Paris de manière très concluante. Il était nécessaire pour eux maintenant de passer au stade de la production, d’où leur démarche. Ils n’étaient pas sans le sou, car leurs précédentes inventions les avaient mis à l’abri mais leur projet était très ambitieux. Grand-grand-grand-papa les remercia de leur visite. Mais quand ils furent partis, il lâcha un énorme « Foutaise ».
Il donna finalement la main de ses filles à deux ingénieurs associés issus du monde des « soyeux lyonnais», ils avaient le projet de créer une entreprise de textile novatrice.
« Ça, c’est une valeur qui a de l’avenir, on aura toujours besoin de tissus », se persuada Grand-grand-grand-papa.
Les frères L., à quelques temps de là, épousèrent les sœurs W., très bien dotées également. Leur oeuvre, sans les enrichirent eut un développement exponentiel et la bévue de mon aïeul ne troubla nullement l’essor de la civilisation de l’image.  
De là-haut, si là-haut existe, grand-grand-grand-papa regrette-t-il sa décision de courte vue et son investissement dans une industrie qui, chez nous, au fils des générations, est tombée en désuétude ?
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Virgo34 · il y a
Un beau texte rempli d'émotion.
Je suis en finale dans le Prix Imaginarius avec un conte pour enfant que je vous invite à lire pour éventuellement le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Kiki · il y a
Je découvre au hasard de mes lectures votre texte et comme vous le dites si bien SE nous apporte en effet de beaux textes de beaux écrits. Les échanges sont constructifs. Un texte joliment écrit et fascinante à lire. J'ai aimé je vous le fais savoir par une voix;
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage; MERCI d'avance et au plaisir de vous lire sur d'autres textes.

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Odile Duchamp Labbé · il y a
merci, je vais aller vous lire.
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Elena Hristova · il y a
Une histoire touchante qui fait émerger en moi plein d'émotions enfouies..
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Odile Duchamp Labbé · il y a
J'aime susciter ce genre d’émoi...
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle histoire de famille si fascinante ! Mon vote ! Une invitation à lire et soutenir, si vous l’aimez, “Mon Amour” qui est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Merci d’avance et bon dimanche!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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Yasmina Sénane · il y a
Une histoire de famille comme on aime en lire !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en finale du prix Saint-Valentin ?

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Odile Duchamp Labbé · il y a
c'est fait
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Françoise Grand'Homme · il y a
Il pensait bien faire. Parfois il faut savoir prendre des risques.
Merci pour cette histoire de famille.

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Odile Duchamp Labbé · il y a
merci d'être venu, Gouelan!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un joli texte où un homme plein de bonnes intentions nous prouve bien que choisir pour ses enfants est un pari plus que risqué.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte de mémoire ? En tout les cas fort agréable. Petite question personnelle : seriez-vous résidante à Lyon ???
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Hélas plus depuis 1979. Mais une grande partie de ma famille y réside encore. Texte de mémoire oui certes, mais surtout sur ce coté dérisoire de la course aux bonnes affaires, de la Bourse, .... Sur quelques générations qu'en reste-t-il? L'important est que nous soyons là et bien là dans notre siècle, à l'écoute du monde.
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Utilisateur désactivé · il y a
Oh que oui, et capable d'apporter un brin d'humanité et de bonté. Dommage que vous ne soyez plus sur Lyon, nous aurions pu faire connaissance de visu, enfin si vous passiez par là...
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Farida Johnson · il y a
Tout ce cinéma pour en rater l'invention! Sacré grand-grand-grand papa!
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Duhubert · il y a
Aaaaah! Si la descendante de ce pauvre grand grand grand papa pouvait faire appel à Emmet Brown et à sa De Lorean DMC12 pour aller botter les fesses de cet aïeul si peu visionnaire.........!!!!!!! Mais qui c'est.... peut être qu'avec son intervention, aujourd'hui le 7eme art ne serait resté que le rêve de quelques adolescents attardes, les pentes de la"croix rousse" serait le fief d'une soierie lyonnaise florissante et les enfants du Bangladesh ne seraient pas exploités par des multinationales peu scrupuleuses.
Alors!!!!!!
Inchallah!!!!!!!

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