La bergère et le satyre

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J'aime avec passion les légendes mais c'est surtout la beauté du langage qui m'émerveille. Des heures durant, je joue sur l'instrument des mots. Je les accorde avec amour jusqu'à ce que parfois  [+]

Image de Été 2018
Cet été-là, en flânant sur les sentiers de la grande forêt du Jutland, on croisait chaque jour un étranger. C’était un homme entre deux âges, grand et dégingandé, au visage ingrat affublé d’un nez trop long. Avec son crâne chauve et ses cheveux gris qui pendaient le long de ses joues creuses, il ressemblait à un grand oiseau déplumé. Il était arrivé depuis peu dans la région, et personne ne connaissait son nom. C’était un être lunaire, toujours perdu dans ses pensées. Sa présence intriguait. Qui était ce monsieur de la ville ? Un poète, un philosophe, un herboriste, un fou halluciné ou tout simplement un pervers, un dangereux satyre ? Depuis son arrivée, les mères surveillaient leurs filles et leur interdisaient de sortir le soir après les travaux des champs. Tous les dimanches matin, vêtu d’un costume noir et ganté de blanc, arborant un haut-de-forme et une canne à pommeau sculpté, l’homme traversait la grand’ rue du village pour se rendre à la messe. On chuchotait et l’on ricanait sur son passage. Les jeunes enfants venaient naturellement l’embrasser mais souvent, de méchants gamins l’insultaient et lui crachaient dessus. Cependant l’homme poursuivait sa route, indifférent aux provocations.
Dans la forêt, des bûcherons l’avaient surpris en train de dialoguer avec des êtres fantastiques, peut-être des fées, des lutins ou des trolls. Et s’il était sorcier ? S’il avait le pouvoir de communiquer avec l’au-delà ? On n’osait trop le tourmenter, il fallait tout de même s’en méfier.
Le prêtre du village, un jeune homme arrogant, n’aimait pas beaucoup les étrangers. Scandalisé de la bêtise de ses paroissiens toujours prêts à gober n’importe quelle sottise, il détestait le nouveau venu. Maintenant, on s’intéressait beaucoup plus aux pouvoirs supposés de cet hurluberlu qu’à la parole de Dieu. Lui, personne ne l’écoutait plus, ce qui le rendait fou de jalousie. Dès lors, un plan fort simple germa dans son esprit. Il irait lui-même espionner l’individu afin de découvrir ses activités secrètes. S’il s’agissait d’un détraqué sexuel, il le livrerait à la justice, et s’il délirait, il le ferait interner à l’asile d’aliénés. De toute façon, il le priverait de liberté.
Par un après-midi chaud et ensoleillé, déguisé en paysan, le prêtre suivit l’homme jusqu’à une clairière au cœur de la forêt. La peur lui donnait des sueurs froides, mais il puisait dans sa hargne la force de se dépasser. Quels péchés abominables allait-il découvrir ? Des viols d’enfants, un culte satanique, des sacrifices humains ?
Parvenu au centre d’une clairière, l’étranger sortit de sa poche un livre qu’il ouvrit.
— Que deviennent ma bergère et mon ramoneur ? prononça-t-il à voix haute.
C’est alors qu’une jeune fille surgit des fourrés. Son corps était translucide comme la brume. Pris de violentes palpitations, le prêtre pensa s’évanouir de terreur. En effet, cette créature du diable n’était pas humaine, mais il ne pouvait en détacher les yeux. Elle était d’ailleurs ravissante. Vêtue de rose, des rubans ornaient sa large robe. Elle portait une fleur à son corsage, des bas blancs et de délicats souliers. Elle était coiffée à la mode du dix-huitième siècle, d’une perruque blonde sur laquelle venait s’ajuster un volumineux chapeau de paille recouvert de fleurs et de fruits. Seule sa houlette faisait d’elle une bergère, mais on eût plutôt dit une poupée de porcelaine. Elle pleurait et essuyait ses larmes avec un petit mouchoir de soie.
— Pourquoi pleures-tu, mon ange ? lui demanda le fou. Moi qui pensais t’avoir donné le bonheur éternel, je te vois malheureuse ?
— Oh monsieur Andersen, se plaignit la délicate créature, je suis bien affligée. Vous connaissez mon histoire, mais je crois qu’elle finira mal.
— Qu’est-il arrivé ? demanda le conteur. Ton fiancé ne t’aime plus ?
— C’est encore plus terrible ! sanglota la bergère. Le petit ramoneur et son rival, le Grand Général Commandant en Chef Jambes de Bouc se sont battus en duel. Mon bien-aimé est tombé et s’est cassé en morceaux. Maintenant, Jambes de Bouc veut m’épouser. Il s’est évadé de l’armoire et me poursuit depuis plusieurs jours. Il a juré de me rattraper et de faire de moi son épouse !
Andersen allait répondre, quand surgit de derrière les arbres un être effrayant. Il avait des jambes de bouc, une longue barbe et deux petites cornes sur la tête.
— Cette bergère m’appartient ! cria-t-il. J’ai gagné le duel, j’ai tué le ramoneur !
— C’est impossible, répondit Andersen avec calme. Rapporte-moi les morceaux de ton fiancé dans une boîte, dit-il à la bergère. Quant à toi, ordonna-t-il à Jambes de Bouc, regagne vite ton armoire, ou je t’efface du conte ! Je suis ton créateur, j’ai tout pouvoir sur mes personnages !
Terrifié, Jambes de Bouc prit ses jambes à son cou et disparut. Quant à la petite bergère, elle se courba en une gracieuse révérence et s’éloigna. Peu après, elle revint avec une boîte contenant les débris du petit ramoneur. Andersen se contenta de souffler dessus. Le ramoneur en sortit entier. Il était aussi beau et délicat que la bergère.
— Soyez heureux, dit le conteur. Vous n’avez rien à craindre. Comme tous les personnages de contes, vous êtes immortels.
Les amoureux le remercièrent avec ferveur, tombèrent dans les bras l’un de l’autre et s’éloignèrent dans la forêt, enlacés.
— Et dire que je me suis exilé ici pour retrouver l’inspiration, soupira Andersen. Je n’ai pourtant pas d’enfants, mais il faut tous les jours régler les problèmes de mes personnages !
Puis il se tut, sortit sa plume et son encrier et commença à écrire sur son livre. Il écrivit jusqu’à la nuit tombée. Quant au malheureux prêtre, dès les premiers mots du dialogue avec la bergère, il s’était enfui à toutes jambes. Il revint au village dans un tel état d’agitation et en proférant des discours si incohérents qu’un groupe de villageois le conduisit de force à l’asile d’aliénés. Comme personne ne crut jamais un traître mot de son récit, il devait y rester jusqu’à la fin de ses jours.

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