La belle Isabelle

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Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. Et puis deux recueils de nouvelles: "Eaux de vie"et "Par le trou de la serrure" Et encore la lecture: j'aime  [+]

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Un sillon nacré brille sur ma peau. Bébert transporte son logis en colimaçon, cornes tâtonnant mon poignet. De douces chatouilles qui me font fredonner :
- Le vent foufou, soufflant foufou,
Sur sa petite queue légère
J’ai vu, t’as vu, j’ai vu, t’as vu,
Le p’tit trou de son... OH !!
Je pouffe derrière ma main, Bébert rétracte aussitôt ses quatre appendices. L’oncle Célestin m’a expliqué que les escargots sont sourds mais très sensibles aux souffles et vibrations. Et mon oncle, il s’y connaît ! Il a tout un élevage ! C’est comme ça que j’ai pu adopter Bébert.
Dans l’ombre des sommets acérés de l’Olan bien plus mystérieux et attirants que la Butte Montmartre, mes vacances en Isère sont toujours source d’émerveillement. J’y ai ma cabane dans un arbre, ma boîte à trésors, l’amour de ma famille avec en prime l’excitante aventure du dépaysement à Valjouffrey.
Dès le printemps l’oncle Célestin délaisse ses activités de colporteur. Ma tante range alors les draps de chanvre et la toile de ménage dans la maie. L’heure est aux courses en montagne, le petit citadin que je suis se saoule de goulées d’air pur et de découvertes.
-Pouillansciro°, viens voir par-là !
Bébert posé dans son enclos, je cavale jusqu’à la maison, prompt à obéir à ma tante. -Tiens bonhomme, porte ça dans le parc !
Elle me tend quelques feuilles de chou. Les gros gris vont se régaler. Ça les changera du trèfle, du plantin et du lotier corniculé. J’aime bien ces mots que je trouve rigolos, c’est encore l’oncle Célestin qui me les a appris. J’en ai quelques-uns comme ça dans ma boîte à trésors : il me les écrit sur des petits papiers et je fais un dessin pour me rappeler à quoi ils ressemblent.
Aujourd’hui 23 juin c’est ma fête, l’oncle Célestin m’a promis une surprise pour ce soir. Je suis très intrigué !
Sous la tonnelle, la table est mise pour deux. La potée fume dans un plat en terre.
-Ton oncle avait à faire au clapier, il a emmené son panier.
Au clapier ? Tout en dégustant le chou, les carottes et le lard je lui en veux un peu de m’avoir caché ses lapins. Mais je ne dis rien, enfourne un morceau de la Tomme de Belledonne que la tante a posée à côté de mon assiette et la venue du gâteau aux noix poudré de sucre a raison de ma contrariété. Peut-être que c’est la surprise qu’il me réserve ?
Ma tante me raconte sa sortie du mois dernier à la petite chapelle Sainte-Anne du Désert. Avec la voisine elles ont toutes les deux baigné la Sainte Vierge dans une source de la Bonne pour faire venir la pluie. La pluie qui n’est toujours pas venue ! Je décide alors en secret de danser chaque matin comme les Indiens le font dans mon album de Tintin pour l’aider. Hugh ! Je mettrai ma coiffe de plumes et de feuilles de châtaigner pour tourner autour du noyer totem qui abrite ma cabane.
Le repas terminé, je file dans la chambre et saute sur le lit. L’édredon de plumes émet un gros soupir qui sent la lavande. J’éclate de rire ! Parfois un duvet fugueur s’échappe des coutures et je souffle dessus jusqu’à en avoir les joues toutes rouges. Chez moi le matelas est muet mais les ressorts grincent, ici j’aime bien. Ma tante tire les volets, la pénombre tamise les murs, petit à petit mes yeux fermés s’ouvrent sur les rêves.
Ma sieste est peuplée de lapins tout doux, des gris, des noirs avec de longues oreilles et un petit nez rose sans cesse frétillant. Ils cabriolent, cherchent la caresse de mes mains. Quand un blanc avec une montre à gousset m’invite à passer derrière une porte je me réveille en sursaut mais c’est ma tante qui entre :
- Quelle sieste mon Jeannot ! Il est seize heures ! Ton oncle ne devrait pas tarder.
Je patiente avec Bébert qui n’a pas grande conversation et se retranche dans sa coquille. Les escargots sont parfois casaniers. Tout à coup, les chaussures de montagnard de mon oncle résonnent sur la dalle de la tonnelle et je me précipite à sa rencontre. J’éternue Il est tout couvert de poussière, ses mains calleuses portent quelques petits éclats de pierres collés par la sueur.
Vite il se met torse nu et se lave sous la fontaine. Ses muscles secs et noueux, sa stature et son regard perçant, tout m’impressionne chez l’oncle Célestin. Quand il dévisse sa casquette avant de s’assoir avec moi sous la tonnelle, j’ai un petit coup au cœur. Va-t-il en sortir un lapin comme les magiciens de leur chapeau ? Mais non ! Il la pose sur la table. Déçu, je découvre alors juste à côté une boîte plate, en bois.
-T’es prêt Petit Jean ?
La gorge soudain serrée je fais oui de la tête. Il m’ébouriffe les cheveux et pousse l’objet devant mes yeux incrédules.
-Voilà ma surprise, bonne fête petiot !
C’est une petite vitrine où dorment des bêtes étranges piquées par des épingles dont une m’arrache un oh d’émerveillement. Je reste bouche bée.
Et mon oncle de me raconter la Rosalie des Alpes à la robe tigrée, l’agrion à larges pattes, le bel Apollon, l’agapanthie à poils, la cétoine dorée jusqu’à ce qu’enfin il parle de cette beauté fascinante, la belle Isabelle.
De grandes ailes vertes aux nervures violines serties de jaune pâle avec quatre petites cocardes font de ces papillons des princes de la nuit qui, aux dire de l’oncle Célestin, se courtisent longtemps, aiment cacher leurs œufs dans l’écorce des pins. Je suis pendu à ses lèvres et j’en oublie mon lapin !

...Sous la tonnelle Jean Bernard ferme le cahier d’écolier qu’il a retrouvé dans la soupente puis le portillon de bois qui fait gémir les deux mots collés sur son dos : A VENDRE .
Emu il revoit ces clapiers qui dans le paysage font toujours taches minérales aux pourtours des champs, son oncle Célestin à l’œuvre dans la poussière pour amender l’Isère en sa beauté sauvage.
Un paysan magicien sans lapins dans ses clapiers mais qu’un amour viscéral pour la montagne amenait à façonner les clapiers du Désert, les murets en pierres sèches et des digues de protection torrentielle comme celle du ruisseau des Roberts à la Chalp

Pouillansciro° patois Dauphinois : garçon qui aime grimper dans les arbres.

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JACB  Commentaire de l'auteur · il y a
En hommage à Célestin Bernard guide montagnard paysan .
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Fred Panassac · il y a
Des escargots aux papillons d’enfance, une belle nostalgie dans ce texte ciselé !
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RAC · il y a
Bien construit, bien trouvé et criant de vérité : du JACB comme j'aime !
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Louis Rubellin · il y a
Il y a un peu de Céline dans le style de cette histoire qui m'a beaucoup plu. Mes 5 voix et bonne chance !
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Vinvin Vinvin · il y a
Un texte visiblement assez personnel et qui amène le lecteur à plonger dans ses propres souvenirs.
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ALYAE B.S · il y a
Waw j'aime bcp ce cadre et ses souvenirs. Vous avez droit à mes 5 voix :)
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jc jr · il y a
je me suis retrouvé dans cette histoire de gamin des villes, qui découvre la campagne avec leurs gens au caractère bourru, mais avec un coeur immense. Je me souviens des habitudes, du lapin que l'on tuait pour l'occasion et de tout un monde à découvrir.
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Joëlle Brethes · il y a
Joli texte, mais je m'apitoie malgré tout sur le sort de ces petites bestioles retirées à leur environnement 😉
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RAC · il y a
Vi, moi aussi... Pauv' tit' bébêtes...
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Vrac · il y a
Souvenirs campagnards épinglés dans une vitrine, un récit comme un herbier, dans un style vif comme un film de Tati qui m'a ravi
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Jeanne en B · il y a
Souvenirs d'un p'tit Jean et l'illusion d'avoir été heureux. Un texte tout en douceur... et instructif ! Bonne journée