La belle et son prince

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D'origine suisse, j'y suis née. J'y ai changé de lieux, seule puis avec mon mari, selon nos diverses professions. J'ai toujours aimé lire, puis écrire. J'aime aussi la mer, les grands espaces, les  [+]

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C’était un pays, peuplé d’animaux rapetissés et d’êtres chimériques dotés de surprenantes capacités. Invisible aux yeux des Mortels. En ce pays, l’on ne meurt pas. On cesse juste de respirer.

En des temps très anciens, une étoile filante s’était échouée là, après un détour par la planète Terre, emportant les germes de son futur peuplement, génétiquement modifiés par un voyage aux confins de l’inconnu. Depuis, sur des prairies couleur azur ou des champs changeant au gré des vents, s’ébattait tout un bestiaire, format mouchoirs de poche. Girafes hautes comme trois pommes, éléphants peluche, licornes à la corne pas plus grande qu’une épingle, lioncelets à la volumineuse crinière, pour ne citer qu’eux. Tout ce monde en parfaite cohabitation, parce que végétarien et dépourvu de tout esprit belliqueux. Tournoiement, dans un ciel vert bouteille, de tout un échantillonnage emplumé, allant de l’oiseau de paradis à taille de gobe-mouches, aux dragons ou dinosaures ailés, inoffensives montures aux mensurations de boîtes d’allumettes. Moutons se poursuivant sur des nuages guimauve.

Mais voilà que déjà, dans le jour descendant, s’élèvent, des marais savonneux crochetés de roselières et de saponaires officinales, les premiers coassements des grenouilles souffleuses, accompagnés de bruits d’ailes et d’eau, comme brassée par des hélices. La masse des pélicans amerrit. Rejoint les batraciens. Vague insubmersible qui se hâte vers cet élément liquide.
Les becs se remplissent. Les grenouilles se taillent une paille, prise aux roseaux déchiquetés. L’on entend les piaffements d’impatience des cerfs, attelés aux carrioles chargées de conduire dans les villages, souffleuses et oiseaux. Bref martèlement de sabots, ils sont arrivés.
Des esplanades apparaissent, émaillées de cercles sans mur, ni toit, encombrés de meubles. Lorsque l’on vit sans froid et précipitations, pourquoi l’inutile ? Apport d’eau exclusivement fourni par les fortes brumes du soir ou la rosée de l’aube, un habitat éphémère nocturne, constitué de bulles de savon, se révèle plus astucieux.

Les pélicans ouvrent leurs poches, les grenouilles y plongent leurs pailles. Gonflent leurs joues, soufflent à perdre haleine, les cercles se couvrant de translucides et hermétiques dômes lumineux. A l’abri ! les Tom Pouce, jusqu’à la grande réunion journalière d’après déjeuner. Visages et corps d’humain. Yeux de chat et griffes rétractables au bout de leurs doigts et orteils.

Dans le château royal, deux lampes à résine de pins s’allument. La première, dans la tour, appartient à la magicienne et grande prêtresse Mira. Gardienne de l’eau et du livre des secrets. Illisible pour tout profane ou malveillant. Grimoire enfermé dans une malle cloutée à grosses ferrures et serrure, Mira mixe. Chauffe, touille et psalmodie.
La seconde provient du salon, où le couple royal et leur fille s’apprêtent à entamer leur partie de dominos. Ambiance assombrie par la toquade qui s’est logée dans la jolie tête de l’héritière de seize ans.

Seize ans, l’âge limite, en Béniland, pour une fille de roi, de prendre époux parmi son peuple. Mais celle-ci s’y refuse, affirmant qu’elle n’épousera qu’un prince ! Qu’on le lui ramène de chez les Mortels, où leurs émissaires iront prochainement négocier perles d’or et d’argent !
« Ma Pétunia, sois collaborative, implore son père. Tu sais les difficultés de nos gens à procréer. Si grandes, qu’ils font un paquet de leur désir d’enfant, avant de l’enterrer dans leur jardin et de l’arroser. Espérant le voir pousser dans le ventre de leurs femmes. »
« Navrée, mais je ne céderai pas. Ce sera un prince ou rien ! »

Au château, la dernière lampe s’est éteinte, relayée par un ballet de fugaces lueurs. Les elfes, munis de cupules de gland pour la collecte des précieuses gouttes de brume et de rosée, se sont mis à l’ouvrage. Ailes de vers luisants et vêtements de gaze. Ils sont assistés par les dragonneaux pour le transport et l’entreposage dans la forêt de bambous couchés, située près du temple de Mira.
Faute à la pleine lune ? Inhabituel chahutage, le travail n’est pas achevé que monte de l’horizon le rose redouté. Les ultimes transports se font en accéléré. Au jour, les elfes sont censés butiner afin de récupérer l’énergie perdue, pollinisant, avant un sommeil au cœur des fleurs. Tâche que ne peuvent plus effectuer les abeilles, totalement décimées par l’unique épidémie ayant frappé le Béniland.

Chauffe le soleil. Eclatent les dômes.
Plus agiles, les enfants sont dévolus à la cueillette. Mains à l’étonnant pouvoir, leur panier est vite rempli. Sous leurs doigts, à la demande, une pomme qui deviendra poire, cerise ou figue. Valse des fruits, et du temps pour s’amuser. On n’use pas ses fonds de culotte sur les bancs de l’école. Que du basique.
Les parents, au potager ou à la cuisine. Beaux légumes ou repas consistant qui permettront aux estomacs de tenir une réunion, s’éternisant.

Sous les vivats, le roi et la reine prennent place sur leurs trônes d’or. Pétunia et la grande prêtresse, casque de plumes de paon et bâton de bambou, en retrait. Le souverain se lève. Le silence s’installe.
« Peuple bien-aimé, la réunion de ce jour est capitale. A vous, notre grande prêtresse. »
Mira s’avance, tend son bâton au-dessus des têtes. Ses traits deviennent hiératiques. Sa voix, métallique.
« Nos réserves de miel et de sable sont au plus bas. Notre princesse persiste, impliquant un surplus de richesse. Faites bon accueil à nos conteuses. Pleurez de rire et d’émotions ! Que vos larmes d’argent et d’or coulent en abondance. Dix émissaires seront choisis pour la sûreté de leur jugement. Nous partirons chez les Mortels, dès que nos coffres seront pleins. »
La voix monocorde s’est tue, dans une envolée de fumée.

Croulant sous leurs fardeaux, les trois traîneaux ont fière allure. Emissaires assis, Mira aux rênes. Un crissement, le train de luges s’évapore.
Au lieu habituel, la transaction or argent, miel sable, s’est passée à la satisfaction générale. Mais, pas de prince ! Il faut repartir. S’épuiser en vaines recherches. Nouvelles incantations, les traîneaux survolent un royaume de glace où les souverains, excédés par leur cadet, joueur invétéré, consentent à l’échanger contre les coffres restants.
Elixir concocté par Mira, il est couché, endormi et recouvert de fourrure, dans le traîneau de tête. Veillé par Pona, sa fidèle nourrice.

Volent les traîneaux. S’insurge le prince, réveillé et instruit par Pona, experte en sorcellerie, des circonstances de son enlèvement.
Identique crissement, le train de luges réapparaît à l’endroit exact de sa disparition. Pétunia se précipite, charmée par la beauté du prince tant attendu.
Des yeux de chat, même mordorés et emplis d’admiration, sont impuissants à redresser une âme corrompue. Pétunia, en larmes, est repoussée et moquée. Colère exacerbée par cette prison dégoulinante de gentillesse où il a été expédié, ce prince indigne se venge de son exil forcé, créant les pires catastrophes, dont pluies torrentielles et destruction des dôme, pelade des mouton, dragons qui recrachent le feu. Aidé par Pona, parvenue à dérober le livre des secrets.

Bon sang ne saurait mentir. Pétunia a plongé le royaume dans la souffrance. A elle, de l’en tirer. Résolument, elle prend le chemin du temple de la grande prêtresse. Mira vient de parvenir à récupérer son livre des secrets, affaiblissant sa rivale. Elle l’ouvre à une certaine page, désignant du doigt l’image de droite.
« Il te suffit de dire prince je te hais, pour qu’il se retrouve enfermé dans cette colonne d’air. Pona expédiée dans l’espace. »

De multiples lunes ont passé sur ce malheureux caprice de prince charmant. Il demeure dans sa colonne d’air, dissimulée au plus profond de la forêt des bambous couchés. Oublié de tous, loin du passage des elfes et des dragonneaux.
Le pays a retrouvé toute sa douceur. Pétunia n’a jamais souhaité prendre un époux. Le moment venu, elle adoptera celui ou celle appelé à lui succéder. Mais ceci est une autre histoire.

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Alain de La Roche · il y a
Trop tard pour voter efficacement mais pas pour cliquer sur « J'aime cette œuvre ».
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coquelicot Coquelicot · il y a
ça, c'est vraiment gentil. Merci bc et encore belle soirée.
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Jo Kummer · il y a
Jo. vient de lire avec du retard mais beaucoup de plaisirs (La belle et son prince) à bientôt Coquelicot!
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc
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Tnomreg Germont · il y a
Très belle écriture - je vote
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci infiniment. l'occasion de passer par chez vous et de faire votre connaissance
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Tnomreg Germont · il y a
Bienvenue à vous et merci de votre passage
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coquelicot Coquelicot · il y a
et belle soirée
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Tnomreg Germont · il y a
Egalement merci
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci à tous pour vos soutiens
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Guy Bellinger · il y a
J'aime ce monde (presque) enchanteur surgi de votre imagination (tout à fait) enchantée.
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coquelicot Coquelicot · il y a
quel joli commentaire. une fois lancée, tout s'était enchaîné...
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M. Iraje · il y a
La poésie parsemée sur la féerie de ce conte lui donne des allures oniriques.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire fascinante ! Mon soutien !
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci infiniment et bonne chance à vous !
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Clarajuliette · il y a
Une belle écriture, un joli conte, bravo§
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coquelicot Coquelicot · il y a
immense merci pour être passée par chez moi et m'avoir soutenue. Bonne chance à vous
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Denis Delepierre · il y a
Votre écriture est de grande qualité, et votre conte très prenant. Tous ces petits détails descriptifs que vous glissez de ci de là enrichissent la lecture d'un vocabulaire très étendu et varié, qui donne vie à cette belle histoire. Félicitations pour cette œuvre de qualité ! Je vous invite à visiter Torul et à rencontrer les pêcheurs de nuages si le cœur vous en dit, c'est par ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tranches-de-nuages Bonne continuation et bonne chance !
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coquelicot Coquelicot · il y a
Quel beau compliment. Ravie que vous vous soyez laissé emporter par un récit à qui j'ai bc aimé donner vie. Merci pour votre soutien et bonne chance à vous. Je viens par chez vous
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Bruno Teyrac · il y a
Une très belle écriture au service d'un conte féérique. Bravo et bonne chance.
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci infiniment d'avoir été sensible à ma féerie. J'ai eu bc de plaisir à l'écrire et à accompagner tous mes personnages. Bonne chance à vous