La belle et la boite

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Je suis auteur, éducateur, potier. J'ai découvert mes capacités créatrices sur le tard. J'écris depuis 2008, je modèle et sculpte depuis 2014. https://marcchollet.wixsite.com/mots-et-animaux  [+]

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La boite c'est moi ! Je n'y peux rien, c'est ainsi.
C'est le surnom que l'on me donne, que je le veuille ou non. Rien ne me prédestinait à cela, c'est le destin qui a choisi sans mon consentement. Selon les jours et mon humeur du moment je m'amuse de ce sobriquet à des degrés divers ou je le déteste. Ce qui fait que certains sont décontenancés voire en colère selon qu'ils se demandent si je réponds au premier ou au deuxième degré ou qu'ils le prennent pour argent comptant. C'est arrivé hier matin quand j'ai croisé Camille qui cherchait son amoureux et m'interpella...
— Bonjour La Boite. Je cherche Wissam, tu ne saurais pas où il est ?
— On se connait ?
— On ne s'est jamais rencontré mais j'ai beaucoup entendu parler de toi. C'est bien toi La Boite, non ?
— Ferme-la s'il te plait.
— Hé mais t'es malade ! Tu peux rester poli. Je suis inquiète car je n'arrive pas à joindre Wissam. D'après lui vous êtes très potes. Mais peut-être pas autant qu'il croit.
— La boite !
— Quoi la boite ?
— Ferme-la.
Sur ce Camille éclata de rire et se détendit totalement. D'abord elle s'excusa de sa maladroite façon de m'aborder étant donné que nous ne nous connaissions pas, puis rougit de sa méprise et de son emportement à propos de ma réponse. Ensuite Camille se raconta. Elle, lui, leurs difficultés, leurs coups de gueule, leurs multiples réconciliations. Elle me dit combien elle tenait à lui mais combien il lui était difficile de supporter certaines choses. La compartimentation qu'il faisait dans les sphères de sa vie par exemple. Aucune porosité entre la vie privée, professionnelle ou amicale. Elle ne connaissait réellement aucun de ses amis, ne savait pas exactement ce qu'il faisait comme travail hormis qu'il était programmeur en informatique. Quand elle posait des questions il éludait en restant dans le vague ou en ne répondant tout simplement pas, sous prétexte que c'était trop technique.
Camille parlait, se déversait, et moi je l'écoutais, je buvais ses paroles, j'accueillais ses confidences avec joie et empathie. Le mouvement de ses lèvres, l'expression de son visage, le renfort de ses gestes. Camille je ne la connaissais qu'en photo. Wissam me l'avait montrée. Il m'avait aussi demandé ce que j'en pensais. Je ne m'étais pas caché de lui dire que je la trouvais ravissante et qu'il avait bien de la chance. Alors, avec forfanterie, il avait répondu que la chance n'y était pour rien. Qu'il plaisait aux filles et qu'il savait leur faire l'amour. Wissam est comme ça. Une sorte de mix entre Adonis et Narcisse. Le culte du corps et de l'apparence avec un amour de soi incommensurable. Quand il se laisse aller à ce penchant je le trouve détestable. D'ailleurs si je dois reconnaitre que c'est un ami de valeur ce doit être un amoureux détestable, même si bon amant comme il le prétend.
L'épanchement de Camille arriva à sa fin. Combien de temps avait-elle parlé, je n'en sais rien. Si je devais donner un chiffre je dirais trente minutes. Une grande demi-heure, ni longue ni assommante, un moment en suspens, une bulle d'éternité que je goûtais avec délice. La bulle finit par éclater et me ramener sur terre.
— Merci de m'avoir écoutée. C'est si rare les gens qui en sont capables. Toi tu l'es !
— Merci. Dans mon métier c'est préférable.
— Ah oui ? Que fais-tu ?
— Éducateur spécialisé.
— Je comprends mieux. Beau métier.
— J'ai vu Wissam il y a deux heures environ. Il a déboulé comme un malade sur sa bécane. Il filait vers l'autoroute. Enfin c'est ce que j'ai pensé. Je sais que quand il est énervé il aime rouler à plus de deux-cent pour se vider la tête et se calmer.
— J'en étais sure. Je tremble à chaque fois qu'il monte sur son engin. Il faudrait interdire les motos.
— Une moto n'est qu'un outil. C'est l'usage que l'on en fait qui peut s'avérer problématique et représenter un danger. Ce qu'il convient de faire c'est éduquer et responsabiliser les conducteurs.
— Tu as raison. Je dis n'importe quoi quand je suis stressée. Tu as l'air passionné aussi, mais beaucoup plus raisonnable...
— Oui. Cela ne fait pas disparaitre tous les risques mais au moins je suis maître de moi et je ne mets personne en danger. Si tu veux on prend ma Yamaha et on file jusque chez la mère de Wissam. Quand il part pour ces virées de dingue il atterrit souvent là-bas.
— Heu, tu veux dire que tu fais toujours de la moto ?
— Oui, pourquoi ?
— Ben, je ne sais pas. Je pensais que...
— Oui, ce sont bien les séquelles d'un accident de moto. Mais la moto n'y est pour rien. L'ivrogne qui m'a renversé si. On y va ?
— D'accord, mais si j'ai peur on rentre.
— Promis. Allez, viens.
Ils passèrent chercher la moto et Camille monta derrière La Boite. Elle se colla contre lui et le serra avec tendresse et affection. Elle se sentait en sécurité. Il se retourna pour savoir si tout était ok. Elle répondit que oui mais qu'avant de partir elle avait une dernière question à lui poser.
— La Boite c'est bien un surnom lié aux séquelles de ton accident ?
— Oui, tout à fait. Je claudique et claudiquerai toujours.
— Mais ça doit te gaver d'être étiqueté de ce stigmate.
— C'est pesant, oui. Pourtant je peux avoir beaucoup d'humour concernant mon handicap.
— Ha oui ? Bravo, j'imagine que ça ne doit pas être tous les jours facile. Mais tu me sembles être quelqu'un de positif et d'entier. Je me trompe ?
— Positif je le suis et je l'ai toujours été. Entier je ne le suis plus depuis l'accident. Ma jambe est restée là-bas.
— Pardon, je suis nulle. Excuse-moi.
— Mais non, pas de souci. Je la fais souvent cette blague là. Je suis amputé mais entier, tu as bien deviné.
— Attends, encore une question. C'est quoi ton prénom ?
— Marc.
— J'aime bien ! Ok Marc, on y va !
Marc passa la vitesse au pouce droit de son équipement spécifique et ils partirent sur les traces supposées de Wissam. Camille, blottie contre son pilote ne pensait plus à rien. Ni à sa peur en deux roues ni à ce qui avait pu arriver à son amoureux. Le ronronnement du moteur était rassurant, l'air rafraichissant, le sentiment d'aventure et de liberté présents. Elle était bien, tout simplement. Elle resserra un peu plus ses bras autour de Marc. Elle sentit monter en elle une envie de mer, de plage, d'embruns, de soleil. La mère de Wissam habite près de la mer après-tout. Et en y allant direct c'est encore plus rapide. Quand à ce surnom de La boite, le premier qui l'emploierait devant elle se ferait remonter les bretelles...
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Randolph B. · il y a
Je découvre le texte et redécouvre l'auteur ! Et sans états d’âme, je me réabonne, si vous permettez !
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M. Iraje · il y a
Une "boîte" qui aurait bien mérité de figurer sur l'étagère ...
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Marc Chollet · il y a
Merci
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Adèle H · il y a
bis repetita !
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Olivier Descamps · il y a
J'avais apprécié en première lecture. Je revote !
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El Djibo · il y a
Belle histoire Marc. Mes 4 voix renouvelés pour votre texte.
Mon texte est en lice sur le prix des jeunes écritures,Vous pouvez lire et voter s'il vous a plu. Le lien: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-seul-enfant-de-la-famille

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Marc Chollet · il y a
Merci
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Romain Simbolotti · il y a
Bravo Marc. Tu as tout mon soutien. Amicalement Gaz
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Marc Chollet · il y a
Merci Romain