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Mathéo Feray

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La beauté, cette garce, a des relents d’imprévu... Je me trouvais, un soir, au beau milieu du réfectoire de Lagerbe lorsque je vis, se détachant de la multitude des silhouettes agitées et bruyantes, un garçon parfaitement immobile, la main posée sur le menton, tel le penseur de Rodin. De là où j’étais, il m’apparaissait de profil et ce qui me frappait immédiatement, c’était la mélancolie de son regard. Happant un yaourt, je m’arrêtais net pour le contempler. C’était singulier, croyez-moi, une telle posture au milieu d’une arène de fauves affamés et gauches... Je le fixais intensément. Je n’avais jamais rien vu de tel. Ce demi-Dieu avait la peau tellement pâle qu’on aurait dit qu’il était malade et qu’il venait de vomir. Les yeux, fixes et d’une tristesse funèbre, révélaient un bleu relativement clair. Clair, comme le châtain de ses cheveux, se terminant en frisettes naturelles sur le haut du crâne, dominants ce front qu’il avait haut. Je le fixais, je tâchais de tout faire pour ne jamais oublier cette image... Je le vis soudain se faire secouer par un ami et ce regard, qui ne traduisait rien d’autre que la mort et l’angoisse, se changea soudainement en un éclatant sourire. Les yeux se plissèrent, mutins, sous les petits sourcils noisettes, et ne décrivirent rien d’autre qu’une espièglerie sauvage, spontanée. Il se leva, sa maigreur se devinant dans une ample chemise bleu de minuit et les plissures rocambolesques d’un jean délavé. Il disparut.

Quelques jours s’écoulèrent, bien moroses, lorsque, traversant mon lycée un matin, je le vis reparaître, déambulant nonchalamment aux cotés d’un autre garçon plus fade. Il était toujours aussi pâle mais son regard paraissait plus enjoué, comme si la journée s’annonçait bonne, comme si elle était, en cela, semblable à toutes ses autres journées. Je tentais d’accrocher son regard. En vain. J’étais sa conception même de l’insignifiance. Il devait pratiquer un sport quelconque, du moins je le déduisis au mini-short qu’il portait à ce moment-là. Ses genoux saillants, ses cuisses cadavériques, imberbes, rappelaient celles du Christ mort d’Holbein. Et ce Christ mort, comme la fois précédente, s’évapora.

Je le revis encore quelques jours plus tard, au réfectoire à nouveau, figé dans cette même attitude. J’étais avec Rose, alors. Nous discutions de choses et d’autres. Je la voyais un peu triste, Rose, un peu figée comme mon modèle, flottante dans le brouhaha . La conversation dériva lentement sur les gens et les choses. Elle me parla de Barjavel, de la Nuit des temps. C’était son roman favori. Puis nous causâmes de notre solitude, que tout cela était décidément bien terne comme tapisserie, qu’on en finirait jamais de se lever sale le matin et de se coucher seul le soir, qu’après tout, la mort... après tout... l’art peut-être, comme solution définitive ? C’était plus fort que moi...

‘’ Tu sais Rose, il y a des gens, ce sont des chefs-d’œuvre... ils ne se rendent pas compte à quel point ils nous font souffrir... c’est pas une question de fantasmes, Rose... pas du tout... moi, ce garçon par exemple, jamais je pourrais le toucher !... j’aurais peur de le profaner... de le souiller... tu te vois aller à l’église et pisser sur l’autel ?... Non... Jamais... la contemplation, Rose... la contemplation jusqu’au bout... rien que ça... comme le petit père Platon... le garçon est magnifique à contempler !... Regardes !... ce corps... cette candeur... c’est plus que divin... c’est sublime... c’est magnifique... c’est... c’est... c’est... c’est une œuvre d’art à part entière... on en crèverais, tu vois... Moi, en tout cas, j’en crèverais... ‘’

Quand j’achevais, il était parti. Et Rose acquiesçait sagement.
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est tout bon. Rodin le Christ Platon ………. Oui la beauté est une malédiction bien particulière ////// Shakespeare.
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Jeanne en B. · il y a
Super, j'ai beaucoup aimé... particulierement "J’étais sa conception même de l’insignifiance".
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Mathéo Feray · il y a
Hélas...
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Fabienne Liarsou · il y a
La beauté est subjective et elle n’est pas la même pour tout le monde. L’aura , le charisme , ce qui émane de l’autre à nos yeux et qui agitent nos sentiments... un début de ma définition personnelle de la beauté.
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Mathéo Feray · il y a
SMOUUUAAACK !!!
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Diamantina Richard · il y a
C'est beau et vrai 💖
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Loodmer · il y a
Un petit goût d'amitiés particulières
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