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La basket rock and roll

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Mab

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Année après année, cette sagesse horizontale en bas du placard me pesait. La porte s'était refermée sur moi il y a si longtemps. Rarement entrebâillée par une jeune main déçue. On me délaissait me transformant en gisante d'une époque révolue.
J'avais la nostalgie des doigts de pied, du talon hargneux tapé au sol pour s'ajuster à mon intérieur. Il était si confortable, douillet lors de mon acquisition dans ce magasin de Christopher Street à New-York.
J'arrivais directement de l'usine du Massachusetts, pimpante avec ma blancheur virginale, ma semelle en caoutchouc nervuré et mes épais lacets de coton. Je resplendissais derrière le prix de mon étiquette : 18 dollars. Une belle somme en 1966, vous êtes médusés en 2017 de sa modestie.
La nouveauté, l'indispensable, celle qui prouvait que vous étiez dans le coup. Visible juste au dessous de l'ourlet effrangé du jean. J'étais tout cela.
Vous pouviez marcher à San Francisco, Ibiza, Londres, j'étais là à écraser les préjugés, le bien- pensant, les idées reçues. Moi, la basket.
Dans l’obscurité de mon meuble, je réfléchis beaucoup. Je me revois neuve, préservée de l'usure et des souillures.
Je nous revoie dans cette villa californienne, affalés dans des vastes fauteuils en osier, écoutant mon propriétaire se chamailler avec Brian, des Beach Boy. Leur désaccord bruyant sur la production d'un 33 tours avec ce nouveau synthétiseur japonais qui :
« Change ta façon de percevoir la musique » vociférait Brian à demi conscient mais véhément pour défendre son avis.
Al, mon proprio se leva titubant. D' une bascule de ma semelle je pris l' initiative de le remettre suffisamment droit pour qu'il cale sa guitare Gibson contre lui.
« Toujours bonne ! Un son à faire péter l'ampli. La basse, c'est la trame, le squelette de ta musique, frère. »
Pas de fratrie ce soir là, le génial compositeur de surf music s'était égaré dans son monde de lumières obscures, loin des bonnes vibrations.
Al avait joué pour les étoiles, la lune, les crustacés, à l'unisson avec les coyotes qui hurlaient leur désapprobation.
Allez savoir comment mais ma basket gauche a fini sur la nuque de Al. Un silence subit, troublé par les ronflements discordants de Brian. Ébahie, je constatais que tout son produit par un musicien ne finit pas en mélodie.
J'étais si innocente, je découvrais le monde du rock and roll avec mon bassiste de proprio.
Pour notre tournée de concerts, un combi Volkswagen orange customisé par les musiciens. Il s'égaillait d'un semis de fleurs bariolées que je scrutais discrètement à travers mes œillets et d'inscriptions de guingois faites à main levée de -Peace and Love -. Leur dernière trouvaille artistique, un cercle avec une croix écartelée.
Rodrigo, le batteur avait fignolé ce sigle tachant son tee-shirt , fier :
« Sommes tous des militants pacifistes, je le garde jusqu'à qu'il tombe en morceau. »
Malheureusement, il tint parole. Semaine après semaine la loque allia lambeaux de tissu et une pestilentielle odeur de vomi et de crasse.
Derrière ma languette aux aguets, j'essayais de décrypter ce symbole.
Jusqu'au jour où cette actrice d' Hollywood frappant cet insigne sur sa poitrine, clama :
«Comme ces avions B52 au Vietnam. Protestons, clamons à Washington l'horreur de cette guerre aérienne. »
Une brûlure soudaine produite par les frottements offusqués de mes surpiqûres attira mon attention sur les pieds de l'oratrice. Des sandales en raphia informes. Je compatis à leur répulsion , non pour l'inconfort mais pour ce manque d'uniformité. Mettez jean troué, pantalon Mao, veste de
charpentier mais chaussez vous de basket !

Un après- midi, Al venait de se réveiller d'un sommeil empli de rêves. Une sonnette stridente et je vis Mike Satisfaction débouler dans la pièce.
«M'faut un bassiste, le mien a fait un roulé boulé avec un cocotier...»
Mains pressées sur les tempes, mon proprio hébété essayait de capter les lamentations du chanteur anglais.
« Dégages, Mike ! Tu rugis comme un producteur réclamant ses 80 %. »
Vous voyez les affiches de ces Stones. Regardez ses lèvres charnues, sous le nez. La minuscule cicatrice, c'est moi ! Ma chaussure droite. J'ai peiné en vol mais ma vélocité a pris de court l'idole de la scène. Vlan ! La marque de Al. On lui casse pas les pieds surtout pas les miens.
Un jour en Floride à Key West, j'écoutais paresseusement les orteils relaxés dans moi.
« Guérilla, Cuba libre...»
Du talon, je poussais la paire de sandales en cuir brut près de moi.
«Tu comprends ? Des heures la même conversation arrosée au rhum. »
Laissant ses brides tannées se délasser, elle me confia avec un accent charmant, tenant dans sa boucle un cigare consumé.
« Ils parlent de Che Ghevara le guérillero. J'ai bien connu ses rangers. »
D' une secousse de sa semelle, elle dispersa les cendres odorantes vers les révolutionnaires en herbe.
A Londres, la vitrine d'un disquaire d'Abbey Road me stupéfia. J'en lâchais mes lacets. J'hallucinais. Sur leur dernière pochette, les quatre de Liverpool traversaient un passage piéton avec Paul pieds nus. A l'examen, seul John portait des baskets blanches. Je me raidis tous orteils crispés. Je palis me souvenant des jours anciens lorsque ma blancheur tranchait sur le bitume. A présent un gris tirant sur l' indescriptible teintait ma croûte.
Éparpillés dans les paillettes du temps, je vous ai conté mes souvenirs de basket. Partenaire vestimentaire d'une époque remontée à l'envers qui me fait encore languir de cette avancée révolutionnaire. Moi, banale chaussure sportive devenue objet de révolte et de mode.
De toutes mes semelles trouées, je baille de rire, mes lacets effilochés se trémoussent malgré les égratignures, les rides creusées par les années.
N'ouvrez pas la porte. Laissez moi retrouver mon blanc cuir lisse si rock and roll.

PRIX

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RAC · il y a
De bien belles références avec les rifs qui vont bien ! (chez moi c'est "MON CHEVAL QUI VOULAIT DES BASKETS")
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Lélie de Lancey · il y a
Quelle sympathique et nostalgique histoire... Idée géniale qu'elle soit racontée par vos baskets ! J'adore !
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Michel Lombarteix · il y a
Tes baskets font de la musique,les miennes font l'amuuuur ! A voté
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Thara · il y a
Un récit très original, merci pour ce partage de lecture !
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Nadine Gazonneau · il y a
Que de souvenirs ramenez-vous en moi!!! Mes votes avec plaisir. Je vous invite à découvrir mes 3 haïkus dont: Matou sans papiers et http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Mab · il y a
merci de votre lecture en cette saison ou les Stones chantent à Paris et Sergent Pepper a 50 ans ...que le temps passe vite mais que de plaisants souvenirs!
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Soseki · il y a
Ah , Abbey road .....les beatles ...tout un pan d'un mode de vie optimiste ...en baskets ....;
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Mab · il y a
ma basket fête "sergent Pepper " 50 ans et il ne reste que 2 Beatles...merci de votre lecture
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Mab · il y a
merci de votre lecture . il s'agit du dernier album des Beatles après ils se sont séparés .
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Jean Calbrix · il y a
Une tranche d'histoire vue par des baskets, c'est génial ! De plus, j'avais conservé le souvenir que les Rolling Stones traversaient tous la rue pieds nus ! Merci, Mab, de m'en avoir détrompé et bravo pour votre passionnant TTC. Je clique sur j'aime.
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Pascal Depresle · il y a
Ces baskets doivent poursuivre l'aventure. J'aime. A l'occasion, sans aucune engagement, je vous invite à pousser les portes de mon univers, merci.
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Loodmer · il y a
Un petit coup de pouce, même si c'est foutu. Tes baskets musiciennes le valent bien
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Mab · il y a
Mais ça me fait plaisir d'avoir des lecteurs .Merci de votre lecture
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