La basket déconnectée

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Image de Hiver 2018
Chérif et Lucas sont amis depuis toujours. Et même frères de sang après qu’ils l’aient échangé en visionnant un vieux western éponyme. Tous les jeunes de la cité, et quelques darons, les surnommaient les frangins. Et pourtant, aucune ressemblance physique. Lucas était blond comme Marilyn, la bimbo du cinquième de la tour Pirelli, alors que Shérif avait une vague ressemblance avec Hatem Ben Arfa, le joueur de foot. Les frangins jouissaient d’une petite popularité dans la cité. Faut dire qu’ils avaient fait les quatre cents coups ces deux-là. Mais attention, rien de malhonnête. Ni vol, ni violence, ni trafic d’aucune sorte. Ils ne feraient pas de mal à un flicard antipathique, c’est dire. Jamais piqué un seul ourson gélifié dans la corbeille de Salim, le patron du bazar de Marrakech. Et pourtant, c’était facile, à se demander si Salim ne la mettait pas exprès hors de son champ de vision. Non, ce qu’ils aimaient les frangins, c’était les défis. Se mettre en danger pour se sentir vivant comme ils disaient. Sauter dans la Seine depuis le pont de Clichy en face du cimetière des chiens, traverser le périph' sur les mains, escalader les tours par les balcons et beaucoup d’autres tout aussi dangereux. Ils n’avaient peur de rien et repoussaient les limites toujours plus loin.

Après l’accident, ils se firent la promesse d’arrêter ça, de chercher autre chose de moins risqué pour se sentir vivant sans être mort. Ils se grattèrent la tête longtemps avant que les yeux noirs de Shérif se mettent à briller.
— J’ai trouvé mec !
— Je m’attends au pire, ironise Lucas.
— Tu te souviens des baskets connectées de Marilyn ?
— Je t’avoue que mon regard sur Marilyn se situe un peu plus haut.
— C’est une erreur, dit fermement Shérif. Si tu veux connaître une fille, regarde ses pompes. Le reste est accessoire.
— Balance ton idée mec, tu me gonfles avec ta philosophie à la mords-moi le nœud.
Shérif fait une longue pause pour faire monter le suspense, sourire aux lèvres.
— La basket déconnectée !
— ???
— Ecoute-moi, il s’agit d’une basket qui ne sera pas contrôlable depuis un smartphone, qui ne chauffera pas les pieds, qui ne calculera pas la distance parcourue ni le nombre de calories brûlées, qui...
— La basket vintage de Papa, dit Lucas, qui ne voit pas bien où Shérif veut en venir.
— Laisse-moi terminer. Déconnecté, c’est aussi dans le sens de rompre le contact avec la réalité quotidienne. Elles seront différentes, uniques tes baskets.
— MES baskets ! Pas sympa de te moquer.
— T’inquiète pas. Elles seront adaptées. Je t’explique mon idée. Mon Lucas, mon frère, depuis deux ans que tu es monté sur roues, tu as constaté tristement que les regards se détournent sur ton passage. Et chose étrange, tous ces gens qui feignent de t’ignorer se précipitent pour te faire traverser la rue ou descendre deux marches d’escalier alors que tu ne leur demandes rien. Tu m’as dit hier encore que tu te sentiras intégré dans le monde des bipèdes à station verticale lorsque tout ce petit monde sera tordu de rire de te voir détrempé à l’arrêt de bus après le passage d’un 4x4 dans une flaque d’eau, et quand son conducteur te foutra son poing dans la figure en réponse à ton doigt d’honneur. Eh bien, la basket déconnectée sera le catalyseur de tous ces sentiments faussés par cette barrière intellectuelle de la bien-pensance. Des baskets qui parlent vont remplacer tes jambes.

Lucas, qui s’inquiète pour la santé mentale de son ami, lui répond qu’il voit bien le concept de la basket qui améliore peut-être l’image du handicapé, mais qu’il ne saisit pas encore la notion de déconnexion.
— L’humour Lucas ! L’humour, « c’est le droit d’être imprudent, d’avoir le courage de déplaire, la permission absolue d’être imprudent », disait ce cher Desproges.

En six mois, Shérif et Lucas finalisèrent ce projet. Ils trouvèrent un petit sponsor qui fut emballé par cette idée novatrice et humaniste. Lucas testa un prototype, sonore, musical et lumineux, chargé de milliers de citations, de bons mots, de chansons. C’est Shérif qui fit la sélection. Un seul critère, le comique décalé sous toutes ses formes. Le premier test en situation ne donna pas entière satisfaction. Le déclenchement aléatoire provoqué par le bruit des passants engendra une altercation entre Lucas et un manchot qui n’avait pas apprécié un « pas de bras, pas de chocolat » assez malvenu pour l’occasion. Après quelques réglages, la version finale qui sera commercialisée était extraordinaire d’intelligence. L’intégration de la reconnaissance vocale et visuelle permettait aux baskets de rebondir sur les propos des badauds, en piochant avec justesse dans la base de données extrêmement enrichie et en plusieurs langues. Pour donner un exemple, en croisant un couple qui se heurtait au sujet de la religion, la basket de gauche de Lucas, la plus impertinente des deux, déclama une citation de Pierre Dac : « Certaines voies urinaires sont encore plus impénétrables que les voies du Seigneur ». Le couple rit de bon cœur et accepta d’échanger avec Lucas et ses baskets autour d’un café.

Les frangins eurent la satisfaction d’obtenir un deuxième prix au concours Lépine cette année-là. Ils étaient heureux. Cette invention est restée à un niveau confidentiel, mais ils y repensent avec fierté. Shérif a réussi le défi qu’il s’était promis de relever tout seul ; faire oublier à Lucas l’abject salopard qui lui a asséné un coup de marteau sur les doigts alors qu’il était accroché au balcon du cinquième de la tour Pirelli.

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Serge Debono · il y a
Je poursuis l'exploration de ta page. Le rire comme remède à la gène qu'occasionne un handicap. J'aime beaucoup ta manière de développer ton histoire avec cette invention, la basket étant souvent le seul joyau matériel des quartiers ( dans le temps en tout cas) et du coup je trouve ça très pertinent. D'ailleurs ton texte et cette belle amitié me rappellent le quartier de ma jeunesse. Après tu cites Desproges et Pierre Dac, c'est la cerise. ;-).
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Demens · il y a
Oui, on peut faire de belles rencontres dans les quartiers. Je cite Desproges autant que possible... Merci pour ta lecture, merci d'avoir apprécié. Au plaisir.
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Ratiba Nasri · il y a
Cette histoire de basket est bien 'ficelée'. ;-) Merci pour le partage de ce texte original. Mes 3 voix
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Demens · il y a
Le laçage est important... Merci !
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Ratiba Nasri · il y a
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1
Merci d'avance.

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Diamantina Richard · il y a
Je veux ces baskets sous mon sapin ! J'ai beaucoup aimé mais je me demande quelle invention a pu lui rafler la première place ???
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Demens · il y a
Je te les offrirai... la première place? C'est une longue histoire... Merci beaucoup.
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Sindie Barns · il y a
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Demens · il y a
C'est gentil Sindie. Vous l'avez lu ? Ou c'est uniquement comptable? Je crois que j'ai la réponse. Evitez de passer sur mes textes svp.
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Yann Suerte · il y a
Au fil des sens et des mots....Merci de ce beau partage. Et si vos pas vous y perdent, j’ai laissé ouverte la porte de mon « Atelier » en finale d’automne. Cordialement. Yann
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Demens · il y a
Un 2ème commentaire ! Merci !
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Yann Suerte · il y a
Merci de vos mots qui sous les sourires font vivre des réalités trop souvent occultées! Merci de ce beau partage. Et si vos pas vous y perdent, j’ai laissé ouverte la porte de mon « Atelier » en finale d’automne. Cordialement. Yann
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Demens · il y a
Merci beaucoup, un peu tard je crois, mais j'irai jeter un œil dans votre atelier.
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Noellia Lawren · il y a
waouhhhh !!! que le deuxième prix au concours Lépine , c'est abusé, le premier prix ouiiiiiiiiiiiiii bravo pour votre texte, j'adore , mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à découvrir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bravo et bien à vous

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Demens · il y a
Merci infiniment. J'irai lire votre poème.
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Barb Ara · il y a
Je découvre au hasard de mes lectures et ne regrette pas ! Il aurait mérité d'être en lice pour le prix Faites Sourire ! L'humour, le décalage, nous faire relativiser sur nos petits tracas avec cette chute, et pas celle de votre personnage... Mes 5 voix ! Si l'envie vous dit de venir promener vos yeux, à défaut de jambes aux baskets, sur mes mots, ma nouvelle "La descente" est en finale automne, n'hésitez pas à la soutenir si vous l'aimez ! Et puis tous mes autres écrits vous ouvrent leurs voies, n'hésitez pas à franchir la porte de mon univers! Bonne journée !
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Demens · il y a
Oui, j'y avais pensé, mais je le trouvais pas assez dans le thème. Merci beaucoup. J'ai lu votre nouvelle, très chaude... Au plaisir.
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Marie Guzman · il y a
il y a de tout dans votre texte, de l'intelligence de traitement, un regard qui peut dire rigolons de tout, surtout de nous-mêmes et arrêtons la larme facile, une belle leçon d'humanisme, un humain handicapé mais un humain qui va vivre forcément plus fort ... perso +5 --- j'ai mis du temps à venir vous lire mais ça valait vraiment le détour ...
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Demens · il y a
Chère Laurette, votre commentaire me fait grand plaisir. Merci infiniment.
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Petit soleil · il y a
Un humour décalé qui m'a vraiment plu....il reste la chute qui nous remet dans la réalité. Bravo Demens. Mes votes avec plaisir
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Demens · il y a
Merci beaucoup. Au plaisir.

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