La Balançoire

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Arthur, 26 ans. J'aime les longs voyages difficiles, les rencontres et les nuits à la belle étoile. Écrire mes aventures dans un carnet, et quand je ne voyage pas, imaginer des contes et des  [+]

Image de Hiver 2021
Il y a en France des villages isolés, parsemés sur des collines arrondies, dans des vastes forêts ou les méandres tortueux d’une rivière. Les plus frileux sont blottis dans une écharpe de brume, les plus téméraires perchés sur une crête rocheuse pour mieux pointer les astres de leur clocher. C’est dans une de ces petites bourgades, au creux d’un vallon, que se trouve la maison au vieux chêne. L’antique demeure, grinçante et tordue, est abandonnée depuis des années. Une chaîne rouillée maintient la porte fermée et les fenêtres ont été barricadées avec des planches pleines d’échardes. Les pas d’un enfant ne viendront plus jamais fouler les herbes hautes et les fleurs sauvages qui s’entrelacent en nuances désordonnées. Il ne s’agit ici que de souvenirs, de vestiges délavés par le sel de mes larmes, que j’entretiens précieusement au creux de mes paupières effacées.

Nous sommes à l’hiver de ma vie. Je suis une ombre au travers de laquelle passent les flocons de neige avant de se poser sur le sol. Le bois de ma vieille balançoire est pourri, il casserait si je tentais de m’asseoir à nouveau dessus. Mais mes vieux os sont allongés sous une stèle moussue, à l’angle nord du cimetière du village. Les âmes errantes savent réduire en poussière les souvenirs que l’on garde d’elles, mais ne peuvent pas briser les miroirs, les vases ou les balançoires rongées de moisissure. Le gel matinal fait craquer l’écorce du grand chêne, et les moineaux frigorifiés gonflent leur plumage. La lune, toute ronde semble les imiter. Ils sont encore en vie, mais moi je n’aurai plus jamais froid. Une jeune fille passe en chantant devant la maison endormie, elle va à l’école. Sous ses pas si joyeux semble se dérouler la mémoire de mon existence, cette époque où la brise faisait frissonner ma peau.

Printemps de mon existence. Avant de n’être qu’une rumeur assoupie au creux des branches nues de mon chêne, j’ai été une petite fille. Tous les jours j’allais à l’école en sifflant, et le soir en rentrant je voltigeais sur ma balançoire. Le vent dans les rires, le visage renversé en arrière, je voyais le jardin s’allonger sous mes yeux puis repartir en arrière comme une vague fleurie. Avec la vitesse, les formes se mêlaient en écume colorée. L’herbe verte se mêlait aux violettes, aux nuances de pensées et de roses trémières. Un jour mon père a déposé une boule de poil ronronnante au creux de mes mains. Un chaton nommé Orion, au printemps de sa vie lui aussi. Alors on ne s’est plus quittés. Sur la balançoire je ne tanguais plus au rythme du paysage. Je préférais rester assise avec le chat à mes côtés. À la nuit tombée, on regardait fleurir les étoiles dans le ciel nocturne. Parfois des comètes traversaient la voûte céleste, comme des abeilles qui viendraient butiner la lune. On était heureux ensemble, immortels, les fesses posées sur cette planche suspendue aux branches vivaces du vieux chêne. Dans nos petits corps fragiles, on faisait concurrence aux astres, deux petits mirages d’éternité.

Un jour, l’été est arrivé. J’ai cessé de m’asseoir près du chat sur la balançoire. Il y avait le travail et les factures, les vacances et les amours. Chaque chose à sa place. Dans le cadre inflexible du temps des adultes il n’y avait plus de temps pour rêvasser. Orion était un vieux matou qui profitait dans le jardin des rayons chauds du soleil. Le portail était toujours ouvert et les enfants pouvaient jouer dans les herbes folles parsemées de coquelicots. Ils venaient caresser le chat qui était rarement seul. Les étoiles étaient descendues dans le sud par la voie lactée des vacances. Je ne les voyais pas. Peut-être parce que je ne les regardais plus. La nuit je dormais. Par la fenêtre entrebâillée, les criquets frottaient leurs ailes bruyamment, comme pour m’avertir que l’automne arrivait. Un brin de vent tiède soulevait délicatement les rideaux blancs. Pourtant je ne n’apercevais rien à l’horizon. Le printemps n’existait plus que dans le rire lointain de mon enfance, et l’avenir ne s’esquissait qu’en transparence, comme une aquarelle noyée. Avec du recul je me demande ce que j’ai fait de mon été. C’est passé si vite, comme si j’avais suivi les étoiles au bord de mer. J’ai dû attendre l’automne pour remarquer les parfums de l’été, les framboises gorgées de soleil, mais déjà ils appartenaient au royaume des souvenirs.

L’automne. Quand l'heure de la retraite est arrivée, j'avais plus de temps pour m'asseoir sur la balançoire. Mes vieilles mains plus crochues que les branches du chêne s'accrochaient aux cordes, et mes fesses décharnées se posaient sur la planche abîmée par le temps et la rosée. L'ombre du chat ronronnait dans mes souvenirs. Chaque nuit je regardais les étoiles de rouille se décrocher du ciel en valsant comme des feuilles mortes. Rien n'est éternel. Quelques champignons poussaient sur la tombe d'Orion. L'air sentait la pluie et les marrons chauds. Des enfants venaient toujours jouer dans le jardin, emmitouflés dans leurs bonnets et leurs écharpes. Je disais à ces garnements de ne pas courir. Je ne voulais pas qu'ils bousculent par inadvertance la silhouette invisible de mon vieux matou. Un jour les gouttes de pluie se sont transformées en flocons. Je me suis alors levée de ma balançoire avec difficulté, puis j'ai traversé doucement mon terrain, en faisant attention de ne pas glisser sur le tapis de feuilles mortes, et me suis allongée dans mon lit. Malgré le nuage flou qui brouillait mon regard, je n'avais jamais eu une meilleure vision de ma vie. La jeune fille qui se rendait à l'école en sifflant se dessinait parfaitement dans mon souvenir. Le petit chaton au creux de mes mains. Les herbes blondes et les fruits ensoleillés, les vacances et les amours, puis les écharpes et la prudence. L'hiver. Orion et moi sommes enfin réunis. Deux fragments de rêve assis sur une balançoire centenaire. Les étoiles tombent en flocons sur la vieille demeure, moins abandonnée qu'on peut l'imaginer.
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Joël Riou · il y a
Un texte poétique écrit avec délicatesse sur la mort et la présence des défunts qui hante les lieux où ils ont vécu.
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup pour votre passage ici, je suis content si ce texte vous a plu !
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Arthur Rogala · il y a
Merci !
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De margotin · il y a
Un très beau texte. J'ai beaucoup aimé
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Julien1965 · il y a
Quelle belle écriture...Vous avez dû prendre du plaisir à écrire ce texte, un plaisir partagé...
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup ! Oui j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire, et je suis très heureux si ce plaisir est partagé !
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Alice Merveille · il y a
Très beau texte, une plume poétique qui touche et une image qui se déploie tout le long du récit...
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et ce commentaire, ça me fait plaisir !
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Christophe Pascal · il y a
Superbe! Vous devez avoir une des plumes les plus sensibles présentes sur ce site.
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Arthur Rogala · il y a
Merci pour votre lecture et ce commentaire qui me touche beaucoup !
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Fred Panassac · il y a
Cette balançoire est un très beau symbole poétique, je suis transportée par toutes ces images.
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup, je suis très content si ce texte vous a plu !
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Prisca Emelian · il y a
Un défilé des saisons poétique et serein. Joli texte emprunt d'une douce amertume. J'aime beaucoup.
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup pour votre passage par ici ! :)
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Katrina · il y a
J'adore votre façon d'écrire simplement magnifique avec tellement de poésie, d'émotions et de vérité. C'est très beau, merci pour ce moment de beauté et de nostalgie. Belle découverte, je vous suivrai de plus près à l'avenir ;)
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Arthur Rogala · il y a
Merci beaucoup, ce commentaire me touche, d'autant plus que j'avais adoré les textes que j'avais lu de vous !
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Katrina · il y a
Merci beaucoup ça me touche également. ^^
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Sidonie Larue · il y a
Beau texte, délicat ! Une nature présente à travers de jolis petits détails. J'aime beaucoup...
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Arthur Rogala · il y a
Merci, je suis content si vous avez aimé ce moment de lecture ! :)

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