La balance, le glaive et le bandeau

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Été 2020
Quand le moniteur de mon ordinateur s’éteint, j’ai toujours l’impression que la plume sur mon bureau m’observe et se prépare à ce que je m’en serve. Je m’en empare comme d’une baguette magique pour lui faire écrire les mots que j’aligne avec un intime contentement, choisissant les lettres et les chiffres, réfléchissant sur leurs accords puis les reprenant pour en modeler des figures expressives. C’est comme tenir un pinceau et laisser de fines particules de couleurs sur une toile ou bien mieux encore, c’est comme glisser ses doigts sur les touches d’un piano, autre sorte de clavier mais porteuse d’une partition qui se compose et s’interprète. Une page et un stylo pour faire courir mon aventure lyrique, celle qui vient des limbes mais qui parcourt un faisceau de nervures pour activer les terminaisons de mes doigts qui acquiescent aux ordres énoncés, c’est une autre sorte de vertige cérébral.
Une carafe de liqueur qui m’enivre. L’écriture délivre ses voluptés, s’installe sur une page pour raconter une histoire divinement excitante.

J’étais dans cet état d’esprit ce matin quand on sonna à ma porte : un coup de heurtoir ferme du genre qui ne tolère pas une attente de plus d’une minute. Je posai ma plume sur ma page à peine entamée et me précipitai pour éconduire le fâcheux qui me dérangeait.
Quand j’ouvris la porte, j’eus la surprise de voir un homme qui tenait un dossier et un stylo bille prêt à être utilisé :

– Etes-vous Mme de Raimvilé ?
– Oui, c’est bien moi.
– J’ai à vous remettre ce pli. A signer ici.
– Qu’est-ce donc ?
– Une assignation. Je suis huissier de justice. Signez ici. Et il me tendit son stylo bille puis me remit une liasse de pages agrafées.
Puis il disparut.

Je pris à peine le temps de me dire que ce genre d’apparitions n’existait que dans les contes. Ce n’était pas un mirage, c’était vraiment un huissier. Mais dans l’époque où je marinais, confinée, les huissiers ne se présentaient que cravatés, costumés, lunettes ou monocles libérant ce fluide insaisissable qui leur conférait un brin de crédibilité.
Or, l’homme portait un pantalon jeans, des chaussures de sport, un blouson élimé où j’entrevis tout de même une chemise blanche mais cette mise quelconque ne lui prêtait aucune espèce de cet aura lui permettant de brandir le glaive de la justice. Thémis, la déesse à la main tenant une balance pesant le pour et le contre de nos infractions ne pouvait pas envoyer un tel rustre sans même y avoir mis les formes les plus élémentaires : un effet de cape noire, un bandeau quelque part sur le front, tout symbole qui eût mobilisé mon attention.
Le sieur, je l’ai pris pour un démarcheur. Les cinq pages agrafées n’étaient pas même insérées dans une enveloppe ! N’eussent été les en-têtes institutionnels et les tampons réglementaires, je n’aurais jamais cru que tout cela émanait bien d’un bureau judiciaire.

J’étais encore debout dans le couloir quand je parvins à survoler la dernière feuille sans bien comprendre le contenu alourdi de phrases convenues. Une relecture moins rapide et axée sur les éléments essentiels me donna une lueur de compréhension.
Le dernier rejeton de mon illustre famille m’assignait en justice pour avoir causé du désagrément dans sa vie ordonnée de serviteur de la nation. Quelques paroles sporadiques émises au cours de réunions de famille avaient terni le vernis de la sainte patine dont il se maculait, oignant son nom immaculé d’une particule équivoque.
Il demandait réparation en vertu de la loi qui interdisait quiconque de bavarder avec les membres de son propre groupe familial.
Interloquée et vaguement sidérée, je continuai ma lecture qui se terminait sur une note péremptoire, le désagrément étant évalué à quelques milliers d’euros, disait le meurtri qui exigeait un dédommagement à la hauteur du préjudice subi, à lui remettre sans façon au terme d’un procès qu’il annonçait déjà comme perdu pour moi mais acquis à sa cause désespérée de victime en souffrance.
Ma résolution d’écrire sur une belle page blanche mes précieuses pensées venait subitement de s’évanouir. J’avais un cuisant besoin de faire des recherches sur mon moteur électronique concernant le déroulement d’un procès, ses étapes successives et son aboutissement dans les arènes du prétoire.
La mort dans l’âme, l’aigreur de mes réflexions récentes sur la froideur d’un clavier d’ordinateur fut vite oublié. Je rallumai l’engin, lançai ma recherche et me penchai sur les différents sites d’investigation proposés. Une lecture indigeste.

Je décidai de laisser un avocat s’y patauger tandis que je retrouvai ma feuille blanche et mon stylo pour y déverser mes amères pensées.
Il y avait un temps où nous aimions nous rassembler autour d’un thé et d’un plateau de scones préparés avec allégresse dans la transe de l’arrivée imminente des êtres aimés livrant leurs histoires rémanentes. Ces bouquets de contes qui circulaient de génération en génération, c’était comme les parts de ce gâteau qu’on cuisait sans plus avoir besoin d’indications.
Il y avait ce temps où nous nous rendions visite, les bras toujours chargés de quelques opuscules, de carnets de route ou d’albums de photographies. Les plus zélés venaient offrir leur premier cahier de poésies.
Il y avait ce temps où nous attendions qu’un de nos familiers sonne à la porte et qu’une seule minute de retard nous mettait dans des émois incontrôlables.
Il était où ce temps, me demandai-je en ouvrant le Code Civil à la page des manquements au règlement de bonne conduite.

Un autre coup à la porte me fit sursauter. Était-ce Saint-Pierre qui me convoquait à sa tribune pour le jugement dernier ?
J’ouvris la porte devant mon jeune voisin qui me tendit une pochette surprise:


– Qu’est-ce que c’est ?
– Je vous apporte une petite carte et un morceau de mon gâteau. C’est mon anniversaire et j’ai pensé à vous. Je ne vous croise plus depuis quelque temps. Est-ce que vous allez bien ?
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Fredo la douleur · il y a
A nouveau me voilà comme deux ronds de flan devant le mutisme des notifications ! Pas même un huissier pour m'instruire de votre TTC ou un sympathique voisin pour toquer à ma porte et m'en rendre compte ! Comme à l'accoutumé, j'ai tout aimé de votre texte. De la balance au bandeau en passant par le glaive...! ^^ Une écriture toujours aussi soignée et cet art de magnifier le moindre instant de vie ! :-)
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Ginette Flora Amouma · il y a
La nouvelle mouture du site nous apportera davantage de commodités.
Est ce que le facteur est venu vous déposer " La lettre suivie " ?
Je me suis empressée et pris mes précautions pour que vous la receviez avant la fermeture des services locaux.

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Fredo la douleur · il y a
Votre TTC est arrivé à bon port ^^
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Dranem · il y a
Entre les petits tracas et les bonheurs de la vie... un texte délicieux
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Dranem . C'est un beau commentaire que vous me faites.
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Mica Deau · il y a
En un seul mot, pour vous je choisirais "maîtrise". Bravo !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Mica.
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Duje · il y a
Quel artiste de l'écriture limpide vous êtes .
En plus , je retiens : "on ne choisit pas sa famille où il y a parfois un canard boiteux ,quant à ses amis on les mérite" .

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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Duje.
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Usus · il y a
bénit-soit le siècle de la communication au service des valeurs humaines! Maudit soit la lente érosion de la trame familiale! Il nous reste l'amitié !!
Jolie fable que n'aurait pas dédaigné Maupassant! je vote !!

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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Usus.
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Joëlle Brethes · il y a
On ne choisit pas sa famille, mais il y a heureusement des amis et des voisins sympas ;)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Tout a fait , Joelle. Merci .
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Paul Thery · il y a
Covid - code vil - code civil - huissier: tout se tient !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Ah ça !! Il fallait trouver ce parallèle !!!
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Vrac · il y a
Belle aventure dans l'arbre généalogique où vous sautez de branche en branche et d'histoire en histoire. Votre jeune voisin, lui, semble être descendu des forêts au Miocène pour inventer le feu et les bougies d'anniversaire !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci , Vrac pour votre lecture . En fait , moi je me régale de vos commentaires !
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A. Nardop · il y a
Que les vilaines choses peuvent être joliment écrites. Et une belle chute.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Nardop , pour votre lecture enthousiaste.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
encore un petit trésor de mots savamment placés ; entre poème et nouvelle; un regard vers les plumes du passé et l'invasion technologique. un régal à nouveau.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oh Merci , vous êtes là et c'est pour moi le plus important .

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