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La bague

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Pénélope

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Je regarde cette bague qui, je ne sais pourquoi, a perdu toute sa magie. Ou peut-être est-ce parce que sa magie ne pouvait opérer qu’une fois dans un contexte précis. C’est une bague ancienne, très romantique. Peut-être trop. Une pierre rose, probablement sans grande valeur, entourée d’un enchevêtrement de vieil or et d’argent finement travaillé. L’anneau, extrêmement fin, donne une impression de grande fragilité. C’est mon père qui m’a transmis cette bague avant son décès. Il m’avait seulement dit : « Tu veux la bague d’Hélène ? C’est sa bague de fiançailles. »J’étais encore jeune, à peine sortie de l’adolescence. Mes histoires d’amour avaient été brèves, sans profondeur et encore sans conséquences. Je fus sur le point de refuser cette bague, la jugeant vieux jeu, peu pratique. En effet, ses contours irréguliers accrochaient tout ce qu’ils frôlaient, effilochaient les pulls, rayaient le cuir. De plus elle n’était pas à ma taille. Je finis par l’accepter. Son côté rétro m’amusait et mon père me la céda, comme à regret, parce que je ne semblais pas accorder à la bague la valeur qu’il aurait souhaitée.

Dans les années qui suivirent, je ne portai pas cette bague ou très peu. La première fois, ce fut parce que le rose de la pierre rappelait celui de mon vernis à ongles. Mais la bague me troubla et gâcha ma soirée. Je n’étais pas dans l’ambiance. Etait-ce son inconfort, sa forme bizarre mais elle attirait constamment mon attention et surtout mes pensées. La main qui la portait paraissait plus vieille, plus terne, légèrement tachée et les articulations de mes doigts semblaient moins souples. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer à quoi ressemblait cette tante Hélène que je n’avais jamais connue. La deuxième fois ce fut à une réunion de famille. J’étais assise à côté d’une cousine. Elle remarqua la bague :
« Oh, mais tu portes la bague de Tante Hélène ! Pauvre Tante Hélène ! Son mariage ne s’est jamais fait. Elle était tombée amoureuse du meilleur ami de ton père. Les deux hommes avaient acheté la bague ensemble. Ton père racontait qu’il avait grandement contribué au choix. Son ami ne parvenait pas à se décider. Hélène était une artiste, il avait peur de faire une faute goût et de la perdre. Et ton père l’avait encouragé. D’après lui, c’était tout à fait la bague qu’il fallait à Hélène. Un peu compliquée et parfois blessante mais tendre, délicate et brillante à l’intérieur. Tante Hélène était aussi très entière. Elle voulait que son futur époux soit tout à elle, rien qu’à elle, et qu’il oublie tout ce qui le retenait à sa vie antérieure. Ce n’était pas possible. Ta tante, comme tu le sais peut-être a fini par se consacrer à son art dans sa maison au milieu des pins. Je me demande ce qu’est devenue cette maison. »

Peu de temps après cette rencontre mon couple commença à battre de l’aile. J’envisageai de me séparer momentanément de Raymond que je soupçonnais d’infidélité. Je pris d’abord un petit appartement en ville où je menais une vie étriquée. A l’approche du printemps, je me mis à rêver d’une maison. Je pensais à la maison au milieu des pins dont ma cousine m’avait parlé. Si seulement... Je repris contact avec la cousine et après quelques recherches, je retrouvais la maison. Elle était louée mais elle serait vite libre. Je m’y installai dès le début de l’été. J’allais donc passer quelques mois dans la maison de cette tante au passé mystérieux. C’était l’endroit idéal pour oublier Raymond ou prendre du recul. Je n’avais pas le talent de ma tante pour peindre ou dessiner mais j’appréciais pleinement les tableaux changeants que m’offrait la nature environnante. Je n’aurais pu reproduire quoi que ce soit sur une feuille de papier mais je me sentais tout simplement au cœur de multiples scènes enchanteresses.

L’automne, puis l’hiver arriva. Les soirées furent plus longues, plus sombres, plus inquiétantes et angoissantes. Ma solitude commença à peser. Une nuit, je ne puis plus supporter le vide à côté de moi dans le grand lit. Insomniaque et désœuvrée, j’entrepris de ranger un collier et des boucles d’oreilles qui trainaient sur la commode. Dans le coffret à bijoux, la bague attira mon regard. Pour la première fois, je la trouvai magnifique. Je la passai à mon doigt, elle m’allait parfaitement, elle était parfaitement ajustée. Je vis un homme apparaître. La scène ne m’effraya pas mais je fus emplie d’une immense tristesse et fus surprise de m’entendre dire :
« Ça ne marchera pas entre nous, nous sommes trop différents, et puis... tu l’aimes encore. »
L’homme répondit :
« Si on essayait encore, peut-être ailleurs, dans un autre contexte, loin de celle qui te tourmente... »
La bague redevint lâche autour de mon doigt et tomba. Je la replaçai dans l’écrin, cœur battant. Je m’effondrai sur le lit et m’endormis. Mon sommeil fut envahi de rêves troublants : des scènes de tendresse s’effaçaient pour des scènes plus érotiques. Je m’éveillai avec un arrière goût de souffrance, de rage et de jalousie.

Tandis que l’hiver s’intensifiait, la maison me plaisait de moins en moins. Et si l’apparition ne m’avait pas effrayée la première fois, je sentais maintenant une inquiétante présence dans la chambre. Je décidai de partir en voyage vers le soleil. Une fois tous mes bagages bouclés, je jetai un dernier regard sur ces lieux où j’avais fait une bien étrange rencontre.
Au moment où j’ouvris la porte, il était là et me dit :
« Si on essayait encore ? »

PRIX

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RAC · il y a
Mettez-la autour d'une chaîne à cou, au cas où elle changerait de taille à nouveau !
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Joëlle Brethes · il y a
Jolie chute...
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JACB · il y a
un bijou qui s'attache à restaurer l'amour, original Pénélope.
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Merci et bonne chance

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Patrick Peronne · il y a
Bon texte. Excellente chute. Mes voix.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre attachante ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Justice for All” et “Le Vortex” qui sont en compétition. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

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Dimaria Gbénou · il y a
Bien écrit. Bonne chance Pénélope. N'hésitez pas à passer découvrir mes textes si tu en as le temps.
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Pénélope, un beau TTC porté par une plume de qualité. Bravo,mon soutien pour cette Matinale +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est encore fait, ce texte est en finale, merci de le soutenir.

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Marsile Rincedalle · il y a
Une belle histoire fantastique et une chute surprenante. Bravo !
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Randolph · il y a
Très bon, bravo !
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Veronique Herms · il y a
J'adore! Bravo Penelope!
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Pénélope · il y a
Je porterai la bague lors d'une prochaine soirée ensemble. On verra ce qui se passera! Merci pour ta lecture.
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Veronique Herms · il y a
Oui!!!
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