L'oreille

il y a
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C'est peut-être parce que quand je n'étais encore qu'un embryon mes parents m'ont surnommée "La virgule"... peut-être aussi que ça n'a rien à voir. Ce dont je suis sûre, c'est que si je n'ai  [+]

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Thème

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Madeleine regarde par la fenêtre. Dehors, le temps et le décor sont figés. Toujours la même rue, toujours les mêmes trottoirs et les mêmes personnes qui s'y promènent. Chaque année, le même pissenlit revient au même endroit, juste à coté du pot de géraniums. Madeleine ne parle que de rejoindre André, son bien-aimé, monté aux cieux... quand, déjà ? Elle peine à le formuler, peut-être n'en a t-elle juste pas envie, mais Madeleine aussi a eu une vie. Et quelle vie ! Gérante d'un bar-tabac à Roubaix, c'est qu'il en fallait du bagou, au milieu de tous ces hommes éméchés. Il a fallu faire les gros yeux, taper du poing, hausser la voix, montrer les dents, mais elle y est parvenue, à se faire respecter de tous ces bonshommes abîmés, épuisés, contrariés, mal-aimés. Aujourd'hui, de son caractère bien-trempé, ne reste plus qu'une réflexion mal placée balancée pendant le repas du midi, qu'un reproche hasardé pendant sa toilette, que des rides marquées qui lui donnent l'impression d'être encore en train de grogner.

Adrienne ne peut plus bouger. Ses os de cent deux ans ne lui permettent plus de se mouvoir à sa guise, pourtant, ce qu'elle a pu danser au bras d'Henri... Adrienne, c'était comme une fleur des champs : à la fois sauvage et docile, portée par le vent et parsemée de mille couleurs, lumineuse et délicatement parfumée. A chaque valse, elle s'envolait, gracieuse ; on ne voyait qu'elle. Ce n'est pas un hasard si trône encore, tout en haut de la commode, presque cachée, un portrait d'elle élu reine du bal du village, en 1931. On pourrait croire qu'elle cherche à l'oublier, comme si cette anecdote faisait désormais partie d'une autre vie, mais quand on l'évoque avec elle, Adrienne ne peut plus s'arrêter d'en parler. Elle était heureuse, tout simplement.

Albert a toujours les yeux pleins de larmes, et derrière ces larmes, quelque chose de tragique, d'enfoui. Il arbore sans cesse une sorte de sourire de façade, frontière invisible qu'il glisse habilement entre les autres et son passé. On entend souvent dire qu'Albert n'aime pas le ressasser, ni même l'évoquer, mais rien n'est moins sûr. S'il sanglote souvent, c'est parce que ces choses-là sont impossibles à oublier, qu'elles restent douloureuses ad vitam æternam, qu'elles vous marquent un homme sur le cœur au fer rouge. Certes, il y a, en surface, une sorte de couche protectrice qui décourage les plus impatients et empêche Albert de se livrer. Pourtant, force est de constater qu'un regard bienveillant et un silence apprivoisé sont souvent la clé pour que cet homme meurtri par la guerre et les images qui y sont associées se libère enfin, et vous parle de choses si dures qu'on a presque du mal à y croire.

Au quotidien, on me perçoit comme une simple aide technique, un employé quelconque qui fait partie du décor.... et pourtant, dans l'intimité des chambres, à l'abri du jugement, je suis une oreille prête à tout entendre. Avec la bonne attitude, les bons gestes, et surtout beaucoup d'humanité, j'encourage ces morceaux d'existence oubliés à refaire surface.

Explorateur de vies passées, c'est ça, mon métier.
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Jean Calbrix · il y a
Quelle jolie vocation que celle de l'oreille à l'écoute. Bravo, Hélène, pour votre sympathique TTC qui met les sentiments à fleur de cœur !
Vous avez mes cinq votes !
Si vous désirez faire un peu de patin à glace, j'ai ce qu'il faut ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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AP3 · il y a
Bravo pour ce texte très touchant mais également très subtil, et qui dit la beauté d'un métier et d'une passion. Mes votes !
Et je vous invite à découvrir Le Trappeur, dans un tout autre univers, loin du réel..

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Utilisateur désactivé · il y a
Les jours passent et se ressemblent... qu'il serait bon aussi de voyager dans le passé pour changer certaines choses, comme il est possible de le faire dans les lignes qu'écrivent les auteurs.
Amicalement.
Filo, comme philosophie de vie...

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Xoux34 · il y a
quelle pudeur pour ce sujet intime, on vous suit pas à pas dans cette belle exploration de la vie humaine... un grand bravo, mes votes
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CoraL · il y a
Mon vote maximum pour ce texte si touchant. J'en suis particulièrement touchée que j'ai travaillé en EHPAD il y a quelques années. Que de beaux souvenirs :-) Il en faudrait plus des oreilles comme les vôtres.
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Patrick Peronne · il y a
Un beau métier, difficile... qui me fut très familier. Belle écriture ! Mon vote :-)
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Gaëlle Duranthon · il y a
Une très belle plume, très fluide. Nous voyageons avec vos idées. Je vote.

A l'occasion, j'ai un poème en compétition: la vie éternelle.

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Arlo G · il y a
Très beau métier que le votre. Réminiscences d'un passé tout en danse et en chant..J'aime.Texte très bien écrit + 3 de la part d'Arlo qui vous invite à venir découvrir son poème "la découverte de l'immensité" et son TTC "le petit voyeur explorateur". Bonne soirée à vous.
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Sibipa · il y a
J'aime bien l'idée d'un explorateur des vies passées qui explore la mémoire des gens et leur permet de rester vivants. C'est un beau thème écrit avec pudeur et sensibilité.
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Keith Simmonds · il y a
Une exploration pleine de sensations et très touchante! Bravo! Mes votes!
Merci de passer lire et soutenir mon “Poète Explorateur” si le cœur vous en dit!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/poete-explorateur