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L’omelette norvégienne

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Laura

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Une fesse posée sur le tabouret de la cuisine, mon mug de thé fumant dans une main, de l’autre je feuillette un magazine féminin. Mon regard se pose sur la recette de l’omelette norvégienne revisitée par le gagnant d’une célèbre émission de télévision culinaire, je fonds en larme.

En ce moment, il suffit d’une voix, d’un mot, d’un objet, d’un parfum ou d’un plat pour que des souvenirs de toi resurgissent et que mes larmes dégringolent sur mes joues. Est-ce cela faire son deuil ?

L’omelette norvégienne me ramène à notre escapade à Paris. Tu savais déjà que tu étais malade. Tu étais déjà un peu plus fatiguée. Et pourtant tu m’avais laissé t’entraîner à Paris. J’avais pris des places pour une comédie musicale. Toi qui adorais sortir quand tu étais jeune, la vieillesse t’avait rendue casanière. Et pourtant, tu n’as pas râlé quand je t’ai offert les places, tu ne t’es pas sentie trop affaiblie pour m’accompagner et je n’ai pas eu besoin de persuasion pour t’entraîner à la capitale.

Nous nous sommes faites déposer dans le quartier de Saint-Lazare. Nous avions du temps à perdre avant le spectacle. Alors nous l’avons perdu dans les rues de Paris. Nous nous baladions. Ton bras sous le mien, je m’étais calée à ton pas lent et hésitant. Une envie pressante nous a contraintes de nous arrêter dans un Starbucks, seul lieu ouvert en ce jour de repos dominical. Toi, si délicate et raffinée, je t’ai conduite dans cette machine industrielle de café. Tu semblais si frêle et perdue au milieu de ce brouhaha incessant, dans ce lieu où tout va très vite. Chaque geste est effectué mécaniquement, chaque tâche effectuée par une personne. Mais tu ne t’es pas démontée, comme disent les plus jeunes, tu t’es redressée, récupéré quelques centimètre et tu as commandé ton café long avec un nuage de lait. Un peu surprise quand on t’a demandé ton prénom, tu t’es très vite reprise. Tu as récupéré ton gobelet au comptoir et ruée sur la première banquette de libre, ayant compris qu’il fallait être sans pitié pour avoir une place assise. Très vite, tu as été dans ton élément, à blaguer avec notre voisine qui sortait de soirée, à souhaiter bonne chance au garçon qui révisait ses partiels sur un bout de table.

Et nous avons rejoint le théâtre. Je n’avais pas pensé aux escaliers en prenant des places en corbeille. J’ai été prise d’une soudaine inquiétude : comment allais-tu monter les marches ? La maladie te privait de souffle et pas d’ascenseur en vue. Comme d’habitude, ton admirable force l’a emporté. Tu m’as donné ton sac. Tu as posé ta main sur la rampe et tu as commencé l’ascension. À ton rythme. Sans une plainte. Et sans jamais me maudire, moi qui m’en voulais terriblement.

Assises dans nos fauteuils, nous avons vécu deux heures de pur bonheur, emportées par les musiques, les chorégraphies, les costumes, le jeu des comédiens. Ce fut un magnifique spectacle ! Tu tapais dans tes mains au rythme des chansons, tu t’es levée de ton siège à la fin pour acclamer les artistes. Tes yeux brillaient. Tu avais de nouveau vingt ans. À ce moment là, je n’ai plus regretté ma folie, tellement heureuse de partager ce moment avec toi.

À la sortie, ton enthousiasme était contagieux. Tu revivais le spectacle, faisant des parallèles avec ceux de ta jeunesse, tu parlais fort, tu resplendissais. Soudain tu t’es arrêtée. Tu avais reconnu un petit salon de thé où tu étais très souvent allée dans ta jeunesse. Tu étais étonnée qu’il existe encore. Tu m’as poussée à l’intérieur. Tu t’es dirigée vers une table du fond, comme l’habituée que tu étais dans le temps. À mon étonnement, tu as commandé une omelette norvégienne. Toi, pourtant si difficile, tu aimais ce contraste de chaud et froid. Tu as grimacé quand j’ai commandé une tarte aux pommes. Non, je n’étais pas téméraire pour goûter ce dessert. Tu en avais déjà l’eau à la bouche. Je t’ai découverte gourmande, toi qui rechignais à chaque repas de famille. Les yeux mi-clos, tu as savouré la première bouchée de ton dessert. L’omelette norvégienne t’avait transportée très loin, dans tes années d’insouciance. Et moi, j’étais heureuse d’être là avec toi.

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonjour Laura, je reviens vers vous car J'ai eu le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si tu vous en éprouvez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt, amitiés,
Julien.

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Felix CULPA · il y a
Un beau récit empreint d'une belle émotion ! J'aime beaucoup ce texte qui fait un détour par des entiers nostalgiques pour raviver nos mémoires !
Je vous invite à découvrir mes quelques textes en concours !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-larmes-du-temps
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/chere-isere
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Laura · il y a
Merci beaucoup
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Samia.mbodong · il y a
C'est vraiment tres émouvant
Bravo et merci pour ce texte

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Laura · il y a
Merci beaucoup!
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Lolanou · il y a
Une odeur, un mot et les souvenirs se réveillent.... Belle histoire ! Je vote.
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Laura · il y a
Merci beaucoup!
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Marcheur · il y a
C'est précieux des amies / amis comme ça. Merci et bravo pour ce texte.
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Laura · il y a
Merci!
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Jusyfa · il y a
Qu'elle est lourde à porter, l'absence de l'ami(e)... *****
Julien.

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Laura · il y a
Merci Julien
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Florence · il y a
Quel beau moment de grâce. Les larmes qui rendent tellement vivants ceux qui sont partis. Bravo !!!
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Laura · il y a
Merci
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Jarrié · il y a
Tôt ou tard l'un ou l'une part et celui qui reste poursuit son chemin..de croix.
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Jipe · il y a
Le temps qui passe c'est à la fois cruel et touchant.
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci Laura de partager ce si joli moment ! je vous donne mes voix et vous invite, si le coeur vous en dit, à bientôt
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