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L’ Olivier Lelard

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Francesca Fa

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Cette grand-mère-là, née Fernande Olivier, avait eu le malheur, jeune fille, d’épouser un certain Daniel Lelard, devenant ainsi Fernande Lelard. C’était déjà assez difficile de s’appeler Fernande, même bien avant Brassens, quand sa jumelle portait le joli prénom d’Alice, alors épouser un Lelard c’était carrément une malédiction. Surtout qu’Alice lui avait raflé le bel agriculteur Albert Depussay, devenant ainsi Alice Depussay. On dira ce qu’on voudra, les noms ça peut vous rendre tout léger, et ça peut vous rendre tout lourd aussi. Fernande n’aimait pas s’appeler Fernande Lelard à cette époque où une femme mariée prenait obligatoirement le nom de l’époux. Depussay aurait pas mal allégé Fernande . Mais c’était comme ça, elle n’avait pas pu se l’accrocher l’Albert qui, pourtant, l’avait regardée un temps, plus belle qu’elle était, disait-on alors, qu’Alice qui, elle, était plus douce et plus gentille. Albert avait choisi la douceur et la gentillesse, adieu Fernande, c’était comme ça.
Fernande n’avait pas aimé son Daniel, inconsolable d’avoir perdu Albert, le voyant de surcroît au bras d’Alice. Elle avait négligé Daniel qui avait un petit boulot chez EDF. Fernande n’avait vu dans ce mariage que l’opportunité de quitter sa province pour Paris où elle avait pu se faire embaucher comme petite main dans une belle maison de prêt-à-porter. Et toute sa vie Fernande avait cousu, du matin au soir au travail, et tard le soir chez elle et même le dimanche pour elle-même et pour la famille, toujours heureuse de faire plaisir. Elle n’avait pas si mauvais caractère qu’on le disait, la Fernande, elle était même plutôt marrante se disant « tête de lard », et parfois même un peu décalée comme ce jour où sa petite-fille allant ouvrir la porte après le coup de sonnette, avait trouvé sa grand-mère aboyant à quatre pattes sur le paillasson. Elle venait pourtant de perdre l’un de ses fils. Elle était comme ça Fernande, imprévisible. Sa fille ne la supportait pas mais Fernande, alors là, elle s’en fichait comme du roi de Prusse qui ne l’impressionnait pas plus qu’un président des Etats-Unis ou un empereur du Japon. « Demain y f’ra jour » était sa ritournelle pour chaque problème, petit ou grand. Et elle avait raison, demain y faisait toujours jour.
Les longues heures qu’elle passait pliée sur sa machine lui avait courbé le dos et elle s’en fichait, Fernande. Séparée du Daniel depuis belle lurette, elle n’avait pas repris d’homme, et si son dos voulait tomber avant l’heure, eh bien c’était comme ça et de toute façon, demain y f’rait jour tout pareil. Et son dos tout courbé qu’il était, ça ne l’empêchait pas de boire son petit verre de vin chaque midi et chaque soir sur recommandation du médecin, qu’elle respectait scrupuleusement. Solide comme un roseau, Fernande Olivier.
Et puis à la retraite elle a quitté Paris pour retrouver sa province, chez l’un de ses fils qui lui avait construit un cabanon de deux pièces au fond de son jardin.
Sa grande joie était de monter de grandes tablées joliment nappées de blanc pour y faire asseoir enfants et petits-enfants qu’elle régalait de sa mauvaise cuisine, car une bonne couturière peut aussi faire une médiocre cuisinière, ce qui ne l’empêchait pas, la Fernande, de s’attribuer deux trois étoiles, comme ça, à la louche.
En littérature elle n’avait qu’un amour, Georges Simenon dont elle détenait toute l’œuvre en cuir plus ou moins vrai et relié, et se proclamait également monomaniaque en musique avec pour folle passion le Boléro de Maurice Ravel. Quand elle l’écoutait, elle n’était plus sur terre. Elle avait aussi ses après-midi petits-chevaux avec deux ou trois amies qui recevaient, rituellement, chacune à leur tour. Quelques fleurs au jardin faisaient sa fierté, il est vrai mieux réussies que ses tartes, et la grande joie de ses vieux jours fut un article dans le journal local avec sa photo devant la maison de garde-barrière où elle était née. Elle acheta de nombreux exemplaires du journal afin d’envoyer à chacun dans la famille la page de l’article, qu’elle encadra elle-même et fixa au mur du salon en bonne position.
Elle cousait encore lorsque son cœur en fut bien fatigué, il s’arrêta de battre sans la prévenir et pour la première fois de sa vie, une blouse de ses mains demeura inachevée.


2014
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Dolotarasse · il y a
Voilà un portrait d'une femme ordinaire pas si ordinaire...
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Francesca Fa · il y a
Bien vu Dolo, pas évident de faire une vie pareille et s'en contenter... Merci
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Guy Bellinger · il y a
Une vie simple, ni id&l
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Guy Bellinger · il y a
Désolé, mauvaise manip !
Une vie simple, ni idéalisée ni souillée par le naturalisme, condensée en quelques lignes. Une femme ni meilleure ni pire que la moyenne... Le résultat ne manque pas de qualité : il est connu qu'écrire sur ce qui n'est pas saillant, ce qui pas en crise, n'est pas si facile. Comme on le sait et, comme aurait dit cette couturière dans l'un de ses moments fantasques, "L'acrylique et facile mais Lelard est difficile".

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Francesca Fa · il y a
Merci Guy, l'adage final lui aurait certainement plu à cette petite grand-mère qui a vécu humblement en acceptant de vivre sans amour...
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