L’œil

il y a
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Par une chaleur de trente-huit degrés, nous arrivâmes au village où demeurait Augustine. Nous étions décomposés. Sur la route sinueuse, comme le sont toujours les routes corses, chaleur et virages nous avaient conduits à nous arrêter plusieurs fois pour rendre ce qui nous encombrait l’estomac, mais jamais nous n’avions envisagé de rendre les armes, de rebrousser chemin. L’enjeu était trop important pour Baptiste.
Augustine était une figure locale, capable de « mettre l’œil » ou de « l’enlever », et Baptiste, cerné par les malheurs, certain qu’on lui avait jeté un sort, s’était mis à redouter le pire. Il fallait le désenvoûter.

Augustine nous ouvrit sa porte alors que nos chemises finissaient d’absorber nos humeurs dans des relents de sueur acide. C’était un petit bout de femme sans âge, tout de noir vêtue, dont le « caseddu » mal éclairé tenait davantage de l’antre que de la chaumière avenante.
Toutefois, les dés étaient jetés : nous étions là et ne pouvions plus reculer.

Elle sut tout de suite lequel d’entre nous venait la consulter comme s’il avait été nimbé d’un halo maléfique. Elle le fit entrer et nous congédia, nous intimant de patienter devant sa maison, sur le banc de pierre où parfois, peut-être, elle venait discuter avec le soleil lorsqu’il se faisait moins mordant. La chaleur était étouffante, nous préférâmes nous mettre à l’ombre du grand châtaignier qui étendait sa ramure au-dessus de la place du village où quelques marches nous accueillirent.

Nous passâmes plus d’une heure en circonvolutions variées, essayant en vain d’approcher la vérité de ce qui se tramait hors de notre champ de vision. Nous avions une curiosité immense qu’Augustine avait refusé d’étancher en nous laissant dehors et nous nous perdions en spéculations sur la manière dont elle allait débarrasser notre ami du mal qui le rongeait.
J’en venais presque à regretter que la malchance ne m’ait pas choisi pour élire domicile, ainsi, j’aurais pu être celui qui découvre, qui voit puis qui sait. De tous, j’étais probablement le plus curieux.

Baptiste ressortit, nous rejoignit sur la place, gardant un silence qu’il ne brisa que d’un « allons-y » pour que nous regagnions la voiture afin de redescendre en plaine. Nous avions espéré qu’il sortirait souriant de sa consultation, que ses idées noires se seraient évanouies comme des bulles de savon éclatant l’une après l’autre en ne laissant aucune trace de leur passage. Il n’en était rien, il était toujours aussi sombre.

Nous étions partis confiants voir Augustine et je devais m’accrocher à l’espoir d’une amélioration. Nos compagnons chantaient gaiement dans la voiture une nouvelle ode à Augustine dont la paillardise n’avait d’autre but que de nous dérider, Baptiste et moi. Pourtant, au fond, je savais bien que j’étais inquiet, plus encore qu’avant le rendez-vous.
J’étais à l’arrière avec Baptiste. Guillaume et Jean étaient à l’avant. C’est Guillaume qui conduisait. Quand il rata le virage dans ce décor monumental où nul écart n’est pardonné, je sus que mon intuition ne m’avait pas trompé.

Ce n’est qu’après plusieurs mois passés dans le coma que j’appris la vérité. Augustine était la grand-tante de Manon, Manon, que Guillaume et Jean avaient raillée, Manon, que Baptiste avait trahie, salie, Baptiste, qu’Augustine avait reconnu d’après les photos de Manon.
Moi, Manon, je ne lui avais jamais fait de mal. J’étais le seul encore en vie.
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Philippe Aeschelmann · il y a
🦋En papillonnant...🦋 l'œil m'a attiré l'œil, merci. Un cœur de plus.
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Volsi Maredda · il y a
Continuez donc à vous balader où le vent vous guide, c'est probablement la meilleure façon de faire. On se côtoie dans le n°59 d'Harfang... peut-être m'y reconnaîtrez-vous.
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Philippe Aeschelmann · il y a
Super, mais bast ! le champ des alias est aussi vaste que l'étendue du copinage dans Short, alors, non, je ne vois pas. Je n'ai d'ailleurs plus d'exemplaire, je vais m'en commander.

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