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L'objet de toutes les convoitises

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QueLire?

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Je me souviens de ma jeunesse. C’était il y a longtemps, quarante, cinquante ans peut-être. Je me souviens des passants, et de leurs visages émerveillés quand ils m’ont aperçu pour la première fois. À cette époque, j’étais de loin celui qui attirait le plus l’attention. L’attrait du neuf peut-être ? J’étais tant convoité par les femmes du quartier, que certaines s’éveillaient plus tôt le matin pour s’assurer ma compagnie. Elles et moi, nous étions proches et, entre elles et moi, ce ne fut pas rapide, ce fut... immédiat. Je ne disais rien, heureux de susciter tant d’intérêt, heureux de rendre heureux.
Pourtant avant mon installation, il y eut des méchancetés qui circulaient à mon sujet. Les vieux pensaient que j’allais attirer les voyous, les jeunes m’appelaient « l’aimant à viocs ». Je ne les comprenais pas, moi, mon rêve c’était de fédérer toute une population, apporter un peu de vie et de la joie, beaucoup de joie même.
J’aimais que les enfants passent du temps près de moi. Les entendre rire et les voir jouer pendant que leurs mères discutaient entre elles, ça, ça me comblait de bonheur. Je remplissais bien mon rôle d’animateur de quartier, mon employeur ne m’a jamais fait le moindre reproche. Je sais que les habitants trouvaient que m’avoir parmi eux, avait occasionné une dépense supplémentaire dans les caisses du trésor public, un coût excessif selon eux, dont le village n’avait pas besoin. Pourtant, j’aimais tellement ce parc, que j’y passais tout mon temps, ne comptant jamais mes heures. Oh oui, on peut dire que je mettais du cœur à l’ouvrage.
Dix ans après mon arrivée, un petit nouveau a été embauché. Je ne l’aimais pas celui-là, un vrai frimeur. Un coach sportif paraît-il. À la Mairie, ils ont dit qu’il allait dynamiser l’ambiance au Parc. Cet intrigant a tout de suite attiré les plus belles filles. Je voyais toujours du monde, mais, je dois bien l’avouer, j’adorais la compagnie des jeunes femmes. Elles maintenant, me délaissaient pour l’autre. Les ingrates, ah ça quand elles étaient grosses et enceintes, elles m’appréciaient et venaient quotidiennement passer du temps avec moi. Même une fois leurs marmots nés, elles n’auraient manqué sous aucun prétexte leur visite quotidienne. Mais quand les enfants ont commencé l’école, un truc a changé, elles avaient besoin d’autre chose. Oh, je ne m’en fais pas, je sais qu’elles reviendront, quand l’effort ne compensera plus les effets du temps. Et je serais heureux de les savoir blotties à nouveau tout contre moi, de ressentir à nouveau la chaleur de leurs cuisses, la forme de leurs fesses bien rebondies et pour les moins timides le poids de leur corps tout entier.
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Ça y est, je me souviens de la date exacte ! C'était le 2 avril 1964. Oui, c’est ce jour-là que Guy et François, les ouvriers municipaux, sont venus me montrer mon lieu de travail. Deux gars vraiment sympas, qui ont pris le temps de choisir au mieux l’emplacement où je passerai toutes mes journées. Ils m’ont installé sous le marronier, ainsi l’arbre me protégerait du soleil et des douces pluies d’été.
Il y a longtemps que je n’ai plus vu Guy et François, je pense qu’ils doivent être à la retraite. Je n’aime pas leurs remplaçants, ils font comme si je n’existais pas. Une fois leur conversation terminée, ils me regardent l’air mauvais, avant de se diriger vers leur camionnette de laquelle ils sortent une pioche et un marteau piqueur. Je comprends immédiatement que c’est pour moi, alors, j’ai peur.
— Arrêtez ! Arrêtez ! hurlais-je. Pitié, non...
Ils n’en ont que faire de mes hurlements, leurs coups redoublent et moi, je m’effondre sous la douleur.
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Aujourd’hui, ce fut mon dernier jour de travail. Le frimeur aussi, ils l’ont tabassé. Les deux barbares font place nette pour que les bucherons puissent abattre les arbres avant l’arrivée des bulldozers. Même le parc n’existera plus... toutes ces années de travail pour rien, ça me rend triste et furieux à la fois.
— Non... pas ça ! Non... m’époumonais-je, quand ils mirent le feu à mes planches.
J’ai mal, terriblement mal, mais le plus triste dans tout ça, c’est qu’aujourd’hui, personne ne me tient compagnie.
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