L'IVG de Sébastien Bonlabard

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Après une expérience malheureuse de critique littéraire dans une revue vélocipédique, André Jalex Jr s'est essayé à de nombreuses disciplines: ténor d'opéra, footballeur international  [+]

Sébastien Bonlabard avait connu une vie riche de multiples liaisons, parfois concomitantes sinon simultanées, qu’il voulait toujours conduire à la satisfaction de ses innombrables conquêtes. Un jour cependant il commença à ressentir une certaine fatigue mais faisant confiance à son entraînement foncier et à ses qualités de récupération, il n’en saisit mot à âme qui vive. Il ne s’en étonna point car la sévérité de son mode de vie suffisait à elle seule à expliquer une certaine asthénie et il avait poussé si loin l’esprit de sacrifice à la gent féminine qu’il ne voulut point s’en plaindre et continua de plus belle son épuisant marathon sexuel. Sa fatigue s’accrut et une nuit, alors qu’il sacrifiait sur l’hôtel de la luxure, il fut arrêté en plein exercice par une gêne respiratoire accompagnée de secousses de toux et d’un bruit de grésillement dans la trachée. Laissant sa compagne provisoirement inassouvie, il s’assit sur son lit, le visage angoissé, couvert de sueurs et émit alors -Dieu lui pardonne sa disgrâce- deux crachats rose saumoné. Cette crise légère se calma en dix à quinze minutes et il put même reprendre sur le champ la fornication interrompue et la conduire à bonne fin, ainsi que les suivantes (chevaleresque, il ne voulait pas frustrer sa compagne du moment). Néanmoins il ne se sentait plus le même et son amaigrissement commençait à trahir, à sa grande honte, la maladie qui le rongeait.
Il se mit alors à ressentir des troubles digestifs, d’abord peu marqués, mais qui devinrent bientôt si sensibles que toute sa vie de sportif du sexe s’en trouva rapidement contrariée. Tout d’abord ce furent des flatulences stomacales à l’occasion de la moindre absorption, ne fût-ce qu’une modeste pastille Vichy, toutes concourantes au soulagement attendu, en l’occurrence une éructation sonore, claironnante comme un coup de langue combiné ternaire-binaire à la trompette de cavalerie. Certaines de ses compagnes montraient un certain étonnement devant une prestation aussi inattendue que bruyante, surtout celles qui préfèrent dans ce contexte (elles ne sont pas rares) un silence religieux leur permettant une concentration optimale.
Désormais à chaque office, au même moment de la communion, il ressentit les mêmes ballonnements, laissa échapper les mêmes éructations à sa grande confusion et à la surprise de sa partenaire. Bientôt les flatulences gagnèrent les intestins, l’aliment le plus anodin devint flatueux, son incidence flatulente amenant invariablement le rejet pur et simple de la flatuosité. Dès lors le moment des repas devint pour lui un moment pénible et humiliant, l’ingestion du plus innocent potage devenait carminative et donnait prétexte à de volumineuses flatulences se traduisant aussitôt par une émission gazeuse bruyante issue de son fondement accompagnée d’une éructation presque simultanée.
Au bureau c’était la même chose mais devant la gravité et la persistance des bruits qui couraient, ses employeurs décidèrent, par indulgence pour un salarié qu’ils appréciaient et dont ils soupçonnaient les souffrances, de le maintenir dans ses fonctions en installant un système de ventilation adapté conçu par le bureau d’études de la société qui avait eu vent du problème. Les effluents récupérés étaient, après un traitement spécial, utilisés pour la gazéification d’une nouvelle eau minérale que les publicitaires dotèrent rapidement du slogan un peu optimiste « l’eau gazeuse qui fait prout ».
Mais revenons à notre malade. Un mois après seulement, alors qu’il venait encore de sacrifier sur l’autel de Vénus et de satisfaire aux desiderata d’une dernière conquête, les signes dyspnéiques s’accrurent à un point tel qu’il ne put résister à cette atroce sensation d’étouffement et alla trouver son médecin référent. Celui-ci crut d’abord déceler une crise de pseudo-asthme mais l’absence de râlements sifflants et de crachats muco-purulents et par contre l’existence d’une expectoration mousseuse saumonée et d’une marée montante de râles fins lui fit finalement porter un diagnostic d’insuffisance ventriculaire gauche ou IVG. Cette conviction fut d’ailleurs affermie par la constatation d’un pouls alternant, d’un bruit de galop et d’un gros cœur cardiaque. Bientôt apparut une toux quinteuse, coqueluchoïde, en même temps que la cyanose s’accentuait et que le pouls devenait rapide et irrégulier. Le bon médecin avança alors la probabilité d’un dénouement fatal d’autant que le malade, dont la conscience s’obscurcissait peu à peu, était physiquement épuisé comme cela ressortait de la confidence d’une de ses relations qui s’était étonnée de le voir renoncer après seulement trois passes d’armes.
Sébastien Bonlabard s’éteignit dans une asphyxie croissante, à quatre vingt seize ans à peine, en dépit des prières de ses multiples conquêtes. Il avait toujours dit que les femmes le perdraient...
L'autopsie révéla qu'il présentait une tumeur du verumontanum, dont l'examen histologique précisa qu'elle était non suspecte, au grand soulagement de la famille.

NOTE : le lecteur désirant avoir des éclaircissements complémentaires sur l’atteinte cardiaque de Sébastien Bonlabard en trouvera à discrétion dans notre prochain ouvrage « L’encombrement ventriculaire gauche accentué de Sébastien Bonlabard ». Cet ouvrage, qui ne traitera que de la maladie proprement dite, présentera une série intéressante d’électrocardiogrammes et de radiographies qui passionnera aussi bien le lecteur averti que le connaisseur.
Un ouvrage ultérieur « L’oxyurose vulvaire de Nathalie Daumide » plongera le lecteur féru de littérature médicale dans le monde merveilleux de la dermatologie gynécologique.
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