L'ironie du sort

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Une foule pressée et furieuse s’éparpillait à la sortie du métro. Visages renfrognés, dépités ou angoissés de ceux qui se sont laissés surprendre par l’imprévu. Natalia, elle, s’y confrontait au quotidien ; son travail au service des urgences lui offrait chaque jour une occasion de déployer ses capacités d’adaptation. Pourtant, elle aspirait à plus de calme et de sérénité pour les prochaines années. Un poste en oncologie semblait être la solution. Son entretien avec la RH n’avait lieu que dans une heure. A défaut de métro, elle prendrait le bus. De mémoire, le 12 est direct jusqu’à l’hôpital. Encore faut-il retrouver l’arrêt de bus !

D’un pas alerte, elle remonta l’avenue du Général de Gaulle, tout en enfonçant dans ses oreilles les écouteurs de son i-pod. Une musique au rythme entraînant lui éviterait de trop réfléchir aux questions embarrassantes qui lui seraient posées dans maintenant moins d’une heure. Qu’avait-elle fait de 2007 à 2009, période qui correspondait à un blanc dans son CV ? Quelle était la nature de l’ « incident » mentionné sur son dossier professionnel ?
Pour ne pas rejouer à nouveau l’hypothétique dialogue dans sa tête, elle activa son i-pod. Quelques notes déchirantes lancées par un violon la surprirent. L’air ne lui était pas inconnu. En regardant son écran, elle découvrit qu’il s’agissait de l’adagio d’Albinoni et se souvint alors que son petit frère lui avait modifié sa playlist la veille. « Tu vas voir, je t’ai fait une sélection pour le moins éclectique ! » avait-il précisé. Effectivement, son côté hard rockeur n’était pas habitué aux vibratos plaintifs de ces instruments à cordes (si encore il s’agissait de guitares !) qui jouaient une mélodie davantage destinée à accompagner un service funèbre qu’une course précipitée dans la ville à la recherche d’un arrêt de bus.

Service funèbre... Natalia se prit à imaginer la figure des personnes qui fixeraient son cercueil avec l’adagio en fond sonore. La musique idéale pour un enterrement : nul doute que même les plus endurcis verseraient des torrents de larmes sur une telle mélodie ! « Elle est partie trop tôt » « Dire qu’elle avait tellement de rêves à accomplir. » « Fauchée dans sa jeunesse, quel malheur... »
Elle se représenta les rangées de visages pâles et décomposés qui se découpaient sur la masse floue de costumes et de tailleurs sombres. Elle pouvait sentir le parfum des roses qui pareraient son cercueil. Elle entendait résonner les paroles du prêtre et les hoquets des pleureuses. Elle ressentit la froideur du lieu et la douleur de la foule. Comment se tiendrait donc sa mère ? Droite et digne, ou au contraire secouée par un flot incessant de sanglots ? Qu’auraient prévu son père et son frère pour lui rendre un dernier hommage ? Quel éloge lui feraient ses amis, et ses collègues ? Son ex serait-il présent ? Avec ou sans l’autre, celle pour qui il l’a quittée ?

« Natalia était une fille formidable, belle de corps et de cœur... », et la suite se perdrait dans un sanglot étouffé. Non, il ne dirait pas ça. Trop direct, trop cru. « Natalia était une femme merveilleuse. Elle recelait en elle une beauté mystérieuse qui... » Non plus. A vrai dire, s’il le pensait, il ne l’aurait pas quittée pour une autre. Elle préféra finalement l’imaginer se jetant sur le cercueil, en hurlant : « Comme je regrette, si tu savais ! Il n’y a jamais eu que toi ! »
Son père, lui, ne pourrait rien dire. La parole lui manquait toujours dans les circonstances dramatiques de sa vie. Sa mère, par contre, serait intarissable, au point que son petit frère devrait lui couper la parole et la prendre par la main pour l’éloigner de cette sinistre boîte, paradoxalement pleine et vide. « Ma fille était extraordinaire, d’une joie de vivre à toute épreuve. Tout lui réussissait, il n’y avait pas de personne plus gentille, plus intelligente, et plus merveilleuse qu’elle. Il est difficile d’imaginer que le monde ne s’arrête pas avec sa mort. » Oui, depuis toujours sa mère estimait qu’elle avait engendré une incarnation du mot perfection. Natalia s’en accommodait fort bien, du reste.
Son frère n’en dirait sans doute pas autant. Il remplacerait probablement l’allusion au « cœur sur la main » par celle moins flatteuse d’un poil dans la main. Il trufferait son discours d’anecdotes piquantes sur les frasques de sa sœur, telle que son arrestation pour racolage suite à un pari stupide lancé dans un état d’ébriété avancé.
Son grand-père, s’il vient, prendrait un fou rire comme à chaque enterrement. Un regard noir de son gendre y mettrait rapidement fin, ceci dit...

Quelles qualités seraient mises en avant ? Sa générosité, cela va de soi. Non pas tant qu’elle le soit habituellement, mais c’est un mot qui ressort couramment lors de funérailles. Natalia tablait davantage sur son intelligence ; elle avait réalisé un parcours brillant dans le domaine du droit, avant de s’orienter vers le monde médical à la consternation de ses professeurs et amis de fac. Bien sûr, eux aussi seraient présents pour vanter ses louanges, ainsi que ses actuels collègues et ses supérieurs, forcément impressionnés de son parcours de vie dont ils ne soupçonnaient pas l’étendue.
L’intelligence ne suffisait pas, cependant. Il faudrait surtout mettre en avant d’autres qualités plus « vendeuses », de celles qui suscitent l’admiration plus que la jalousie. Abnégation, altruisme, amour, audace... Et elle n’en était qu’à la lettre A !

« Qu’il est stupide de vanter les mérites d’une personne après son décès » se dit-elle. « J’aimerais autant pouvoir profiter de leurs compliments et être le centre de l’attention avant ma mort. On fait bien des fêtes prénatales, alors pourquoi pas une fête pré-mortem ? » Tant qu’à faire, elle pourrait rédiger elle-même son éloge funèbre ; il serait plus exhaustif !

L’esprit ailleurs, le pas alerte, les écouteurs toujours vissés sur les oreilles, Natalia ne prêta aucune attention au
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