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L'intrépide histoire des aventuriers des Saintes

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Bella Stone

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Aimé n’arrivait plus à contrôler sa tête qui se dirigeait obstinément de gauche à droite dans un mouvement nerveux qu’il ne pouvait plus stopper. Il faut vous dire qu’il ne croyait pas à ce qu’il venait d’entendre. Alors machinalement, il regardait d’un côté puis de l’autre les deux sujets de son ahurissement pour essayer de trouver un mot à dire. Malencontreusement, la seule chose qu’il sentait venir était des secousses d’un fou rire imminent. Il avait toujours eu beaucoup de respect pour ses dizaines de clients qui avaient fait des milliers de kilomètres en avion puis en bateau pour venir arpenter chaque jour sa petite île perdue dans la mer des Caraïbes. Les Saintes, terre au goût paradisiaque pour tout citadin habitué à l’oppression des grandes villes. La principale caractéristique qui en faisait la destination favorite des touristes, et par concomitance les revenus du petit commerce d’Aimé, se trouvait être ses seuls moyens de locomotion autorisés. En effet, seul le vélo et la mobylette pouvaient permettre à ses Robinson Crusoé modernes de découvrir entièrement les vallons, piques, côtes, plages et autres trésors parsemés généreusement sur l’île.
Pourtant aujourd’hui, Aimé doutait de la capacité de son meilleur engin, bien que soigneusement entretenu malgré son âge, de résister à ceux qui allaient l’enfourcher.
C’est ainsi qu’il s’était mis à fixer du regard sa mobylette puis ses clients dans des mouvements répétitifs jusqu’au moment où son ventre lâcha prise et sortit un éclat de rire vibrant aux oreilles de l’énorme dame. Ne vous méprenez pas, il ne se serait jamais permis de se moquer de cette particularité physique que lui même arborait sans aucun complexe. L’objet de son fou rire était né du fait que le mari de cette opulente cliente ne l’était pas moins non plus et qu’ils souhaitaient tous deux circuler ensemble sur la même mobylette. Si bien qu’à l’idée de les imaginer tous deux collés sur une si petite mobylette, Aimé n’arrivait plus à sortir de cette sidération. Cependant, il n’eut pas le courage de leur dire non. Madame ne savait même pas faire du vélo et Monsieur rêvait de cette escapade depuis deux ans, période durant laquelle ils avaient économisé sous par sous pour s’offrir cette aventure. Comme des enfants frétillants, ils lui jurèrent qu’ils seraient prudents et que la mobylette serait à leur charge s’il se passait quoi que se soit.
Aimé les regarda ainsi partir, pris entre l’étonnement de l’absurdité de cette échappée belle et l’angoisse de ne pas voir cette équipée revenir en entier. D’ailleurs, après le départ en fanfaronnade des deux motocyclistes criant et sifflant leur joie sur la pauvre mobylette écrasée sous la masse, Aimé fut la risée de ses trois autres concurrents de location installés à deux pas de son magasin. Eux-mêmes avaient reçu la visite de ces deux aventuriers auxquels ils ne s’étaient surtout pas risqués d’accéder à leur demande. C’est ainsi que les paries fusèrent bon train dans tout le quartier pour estimer combien de temps la mobylette allait résister.
Cette joyeuse humeur cessa tout de même lorsque les enfants du village arrivèrent à folle allure avec leurs vélos pour prévenir de l’accident. Deux touristes venaient de sauter un virage avec leur mobylette. Les enfants expliquèrent qu’ils se trouvaient eux-mêmes en contrebas du virage, sur la plage, quand ils aperçurent le vol plané de deux grosses personnes suivies de l’engin à deux roues. Le spectacle semblait les avoir effrayés autant que fascinés. La légèreté du vol avait contrastée avec la lourdeur de la chute. Le sable avait heureusement amorti le choc mais il y avait quelques dégâts.
Paniqués, les adultes présents ainsi qu’Aimé prirent d’assaut mobylettes et vélos pour rejoindre au plus vite le lieu du drame. A leur arrivée, le spectacle était de taille.
Aimé reconnu rapidement ses deux intrépides clients, l’un dans les bras de l’autre riant aux éclats. Monsieur ne ressemblait plus qu’à un bonhomme de sable mais ne semblait souffrir d’aucune blessure. Quant à Madame, elle était couverte de sable et de sang sur la bouche et arborait maintenant un sourire édenté qui ne semblait pas la complexer plus que son poids. C’est ainsi qu’Aimé fût pris du plus grand fou rire de sa vie, un rire emprunt de joie de vivre, communiqué par ses deux joyeux touristes touchés par la grâce de l’île des Saintes. La foule, qui venait de s’agglutiner, plongea dans cette euphorie générale, heureuse que l’histoire se finisse bien et puisse nourrir, pendants longtemps, les récits d’aventures loufoques des habitants et des touristes présents.
Épilogue : pour ceux qui inquiéteraient de l’état de la courageuse mobylette, son squelette fût remis à la science d’Aimé, qui avec ses doigts de fée et quelques pièces rescapées, en répara cinq autres.

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Sophie Dolleans · il y a
Bien sympathique ce texte, merci Ninie pour le partage..
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Fred Panassac · il y a
Merci à Ninie de m'avoir orientée vers votre texte, Bella. Son exotisme enjoué et bondissant me ravit. Je vote pour ce dépaysement burlesque et puisque vous avez des haïkus, je vais les voir de ce pas.
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Virginie Colpart · il y a
j'adore votre texte! il est superbement écrit et si drôle et j'aime les happy-ends (pour moi aussi la mob est partie dans un virage...). Du début à l'épilogue, c'est un régal de vous lire! BRAVO.
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Utilisateur désactivé · il y a
Je vote et confirme les propos de Ninie. Histoire très sympathique qui confirme la présence de bien des trésors cachés et malheureusement pas mis en évidence.
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Sophie Copinne · il y a
Heureusement il y a les partages grâce à eux on découvre d'autres auteurs qu'on aime ou pas mais en tous cas ça agrandit le cercle sinon on risquerait de trop tourner en rond ...alors merci encore à Ninie de m' avoir choisi comme amie !
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Virginie Colpart · il y a
j'ai découvert ce petit bijou grâce à un joli haïku écrit tout dernièrement par cette personne ;-)
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Sophie Copinne · il y a
Merci mon amie .