L'inévitable inattendu

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Cinéaste et photographe de formation, j'ai travaillé dans la communication. J'aime les arts plastiques et la littérature. La poésie, la musique. J'ai l'impression d'avoir toujours cherché à  [+]

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Il y a un studio juste à côté, où vit un type seul. Il habite comme moi au troisième, mais il ne prend jamais l’ascenseur. Un misanthrope qui évite de rencontrer ses voisins. Ce dimanche matin, dans le silence du jour neuf, je perçois le bruit crispant et métallique de sa machine à écrire. Il suffit que je m’installe moi-même pour qu’aussitôt retentisse son vieil engin.

De mon côté je me suis assis devant mon ordinateur pour saisir un passage auquel j’ai pensé toute la nuit. Il me semble que j’ai trouvé le moyen de m’en sortir avec panache : l’auteur s’adresse à lui-même dans un état de crise fiévreuse...

« Tu crois que tu vas écrire un truc complètement inattendu?... mais qui l’aura écrit alors? Tu crois que t’es habité par des personnalités secrètes? Tu ferais mieux d’accepter ce triste constat : c’est toi et toi seul qui écrit, et c’est malheureusement tout à fait banal et plat... Ah! Comme tu aurais voulu souffrir horriblement pour avoir une autre vie, une expérience forte à raconter ! Mais jusqu’à quel point? Avoir été torturé par un bourreau psychopathe, ou te casser une jambe au ski? Avoir été une femme violée à mort par des soldats fous, ou un bébé victime d’un accoucheur incompétent, tétraplégique pour toute la durée de ton existence infernale? Quelle souffrance veux-tu expérimenter et jusqu’à quel degré? Un oiseau abattu en plein vol! Ah d’accord. Très bon choix! Très lyrique... »

J’essai de maintenir cette atmosphère mentale, mais ce n’est pas gagné!... Je suis interrompu par ma femme qui me demande ce que nous allons faire pour le déjeuner.
Le silence règne également tout à coup dans le studio voisin. Panne collective d’inspiration? Après une brève minute blanche je réussis à replonger en sautant sur la première folie qui me vient à l’esprit... Le cliquetis reprend à côté, parfaitement synchrone...

« Kol et Stérol sont dans un bateau. D’où ça sort ce truc débile? Qui va pincer l’autre? Qui est le crabe des deux? Kol est un nom de crabe. Le K est une lettre crabesque. A, noir, K, roi des tourteaux. Il fait régner la terreur. Un pseudo en fait!... Avec un bon pseudo tu crois que tout peut changer? Kol?... Bizarre comme pseudo ! ”Kol”, donc, connait les souffrances du cancer ou veut les connaître, veut les expérimenter par mesure de conjuration, par lâcheté devant l’inconnu et le vaste possible, le vaste risque de rencontrer vraiment la maladie funeste. Il veut devancer l’appel. Obtenir ainsi le moyen d’y échapper... Tout comme lui tu aurais voulu échapper aux risques de ta vie toi aussi. Tu aurais voulu échapper à toutes les interrogations et toutes les réponses violentes que cela implique. Tu aurais voulu être un minéral aveugle. Un sommet sans panorama. Un quartz enfermé dans une géode. Mais tu n’es que toi. Une étincelle molle. Une de ces coïncidences inévitables qui font que chaque être est ce qu’il est, et rien d’autre. »

Assez satisfait de cette dernière phrase je stoppe, exactement en même temps que le cliquetis du voisin. Je fais la liste des courses avec ma femme et je sors de l’appartement au moment même où le type du studio sort du sien. Nous nous retrouvons devant l’ascenseur. Il me laisse aimablement entrer le premier. Je me regarde dans le miroir où je suis seul. Il a dû prendre l’escalier finalement.

Pendant que je me gare au super marché je pense qu’aujourd’hui je vais donner une pièce au type qui attend près des caddies.

Depuis peu je lui donne la pièce.
Au début je me refusais à lui donner le moindre sous, ou à lui adresser la moindre parole. Je lui faisais juste des saluts, des petits coups de tête brefs, auxquels il répondait par un mince sourire disgracieux.
Sa présence continuelle, assis très bas sur cette margelle bordant le parc des caddies m’horripilait. Je portais systématiquement le masque d’une sérieuse préoccupation propre à éviter toute amorce de mendicité.
Ce manège a duré plusieurs semaines. Au cours de cette période il m’a parfois interpelé me saluant d’un « Bonjour grand chef ! ». L’ironie brillait sur son visage cireux, illuminé par la boisson.

Il y a quelques temps j’ai fini quand-même par lui adresser la parole :
— Vous êtes malade ou handicapé?
— Non non...
Son sourire figé.
— Vous n’avez pas d’empêchement physique pour travailler?
— Non, non...
Le mercure de ses yeux.
— Vous faites des démarches pour trouver un emploi?
— Oui oui, bien sûr, mais il n’y a pas de travail pour les gens comme moi qui n’ont pas de logement. A la Mairie il y a une dame qui m’a décroché un entretien avec le service de la voirie. Je vais pouvoir faire un stage aux différents ateliers et puis si ça marche, on sait jamais...
— C’est bien ça. J’espère que ça va marcher. Parce que vous êtes jeune et ce doit être pénible de rester sans activité.
— Ben oui, moi je préfèrerais travailler.
— Bon courage alors.
Et je lui ai tendu une pièce d’un euro.

C’est comme ça que j’ai commencé à lui donner.

Il est toujours à la même place depuis presque un an. Je ne lui ai jamais demandé de nouvelles de son entretien à la mairie. Mais un jour spontanément il m’a dit :
— « C’est bien beau de travailler mais ça remplit pas le placard. »

Je ferme ma voiture et quand j’arrive en vue du type aux caddies je vois que mon voisin du studio est en grande discussion avec lui. Je passe sans rien lui donner et je file faire mes courses, le cœur encombré par un inexplicable sentiment de trahison.

Quand je rentre à la maison c’est l’heure de passer à table. J’ai plein de courses dans les bras et j’ouvre la porte en faisant des acrobaties avec mes paquets. Je pose le tout dans la cuisine et en arrivant au salon je vois que la table est mise et que le type du studio est assis à ma place, à côté de ma femme. Ils mangent tranquillement sans s’occuper de moi.

Très bien. Pas la peine de faire une scène. Je prends les clefs du studio et je m’installe devant ma vieille Underwood, pour réfléchir à tout ça.
Et si ce type était Kol?
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Fred Panassac · il y a
Un texte tranchant, toujours d'actualité !
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Sourisha Nô · il y a
quelle exploration totale de toi même,c'est hurluberlu, complet, super bien écrit et surtout... ça pose les bonnes questions...
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Francesca Fa · il y a
Véritablement inattendu, bien qu'on ait le même à la cave ...
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Didier. La finale hiver se termine dans 24 heures. Irez-vous confirmer votre vote pour mon fauteuil ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise
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Sourisha Nô · il y a
hey Jean... c'est pas le 21 la clôture des votes..??
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Jean Calbrix · il y a
Vous faites une erreur de 11 mois, Sourisha ! Pour le verglas, c'est bien le 21 décembre 2016 !
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Sourisha Nô · il y a
hahahaha...! mort de rire..! sourisha tout craché..;-)
désolée, Jean..! effectivement je n'y comprenais plus rien..
Bigre (du bengale) dès aujourdhui je pars à la chasse au neurone;-)

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Sourisha Nô · il y a
ce qui n'enlève rien à mon appréciation de ce texte, même si je suis retardataire d'au moins...une ère..!
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Le Menut · il y a
Une quête de soi-même bien menée. J'ai beaucoup aimé "Une de ces coïncidences inévitables qui font que chaque être est ce qu’il est, et rien d’autre."
Mon vote.

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Didier Betmalle · il y a
Merci Le Menut. Au plaisir de vous lire bientôt?
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Virgo34 · il y a
La chute m'a fait sourire (mais, rassurez-vous, je ne me suis pas fait mal....). Mon vote pour le suspense et l'humour du texte.
Je vous invite à aller consoler mon Ombrecito qui a perdu son ombre et qui est en cavale avec moi. Merci.

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Didier Betmalle · il y a
Merci Virgo34. Pour les commentaires et le vote. Je ne manquerai d'aller vous lire.
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Virgo34 · il y a
Merci à vous, Didier !
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Jean Calbrix · il y a
Un texte hautement intrigant qui suggère un dédoublement de la personnalité. Les machines syncro, l'ascenseur, le SDF, la finale très humotistique le confirment ? Kal a droit à tout un paragraphe des plus croustillants (c'est normal, c'est lui qui tombe à l'eau). Mais qu'en est-il de Stérole ? Je crois que le temps imparti a été un empêchement pour pouvoir en parler plus longuement. Bref, Bravo, Didier, pour votre performance dans cette cavale ! Vous avez mon vote.
J'ai un sonnet intitulé "Le fauteuil", pastiche du célèbre buffet de Rimbaud. Si vous désirez le lire, c'est ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise

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Didier Betmalle · il y a
Merci Jean pour votre lecture amusée et votre commentaire encourageant. Et le vote! Je ne manquerai pas d'aller vous lire.
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Jean Calbrix · il y a
Vous avez soutenu mon fauteuil, Didier, et je vous en remercie. Il est maintenant en finale hiver. On peut le soutenir à nouveau. Lui offrirez-vous ce nouveau soutien ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise
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Emma M · il y a
Première lecture. Dubitative. Pas voté. Deuxième lecture... intriguée. Et j'ai mieux aimé. Thème contourné mais respecté... Je vote
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Didier Betmalle · il y a
Merci Emma. J'aime beaucoup votre commentaire d'une grande justesse.
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Amandine B. · il y a
J'aime bien ce genre de texte où on s'embarque, où on et intrigué jusqu'au bout !
C'est déjantesque :)

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Didier Betmalle · il y a
Merci. Je suis ravi d'avoir retenu votre attention jusqu'au bout.
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Keith Simmonds · il y a
Un conte étrange écrit avec beaucoup d'imagination! Mon vote n0 20! Si le cœur vous en dit, merci de passer lire et soutenir les suivants:
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/beaute-austere
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/froideur
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/premiers-froids-1