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L'inconnu du miroir

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Marie Dhislenc

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L’inconnu du miroir

Je suis un étranger.

Etranger à moi-même, je suis. Curieuse sensation que de s’éveiller un matin et ne plus reconnaître la moindre des parties de son corps. De son visage.
Etre soi-même et un autre à la fois, escroc, voleur, intrus arrivé dans mon lit à la faveur d’un moment de sommeil.

Par exemple, je ne sais pas si les doigts qui courent en ce moment précis sur le clavier de mon ordinateur, tentant péniblement de mettre en mots des sensations, sont miens. Lorsque je me rase, c’est un autre que j’ai l’impression de raser et je finis par me couper, exprès, pour que la légère pointe de l’égratignure me rappelle que je suis là, ici, présent face au miroir de la salle de bains. Et puis, je vais dans la cuisine où une femme qui dit être la mienne tend une tasse de café à cet homme que je ne connais pas. Ca m’est égal qu’il boive mon café, égal qu’il couche avec ma femme. Rien à foutre qu’il se soit installé dans mon appartement, se vautrant sur mes canapés, regardant ma télé. Ce que je voudrais, c’est sortir de ce cauchemar, cet entre-deux bizarre dans lequel je suis prisonnier.

J’ai vu des neurologues. Un nom existe pour ce que je vis, un nom barbare que je me suis empressé de ne pas retenir. Ma souffrance n’a pas de nom.

J’ai peur. Une peur insidieuse comme le mal qui m’est tombé dessus au détour d’une nuit. Jusqu’à présent, je ne savais pas ce qu’était l’épouvante. Je l’imaginais gentiment circonscrite derrière ses images d’Epinal – le monstre surgi de la nuit ; le tremblement de terre ; la voiture chutant dans le ravin. Mais non, oh non ! ce n’est pas ça. Rien à voir avec le bénin serrement de tripes qui nous liquéfie devant le danger immédiat. Ici, c’est la durée qui compte. Le sentiment d’étrangeté qui m’habite à longueur de journée, me laissant les mains moites et tout tremblant à l’intérieur. Le réel n’est plus là. Il s’est enfui et je me précipite à sa poursuite, courant à longueur de journée derrière mon image brisée par mille éclats de miroirs déformants. Un marathonien immobile, englué comme le perdreau braconné à la colle et qui, sans succès, bat des ailes pour retrouver sa vie d’avant lorsque voler était facile, et il n’imaginait pas que ça puisse ne plus arriver.

Je ne suis pas amnésique. Je me souviens de tout, en être normalement constitué. Même mon métier d’ingénieur je pourrais le reprendre s’il n’y avait ce détail ridicule : je ne reconnais plus personne. Pour un technico-commercial, je trouve que ça fait désordre.

Ma femme. Je sais parfaitement qu’avec elle je partage ma vie depuis bientôt trente-quatre ans. C’est son visage qui m’échappe. J’ai tenté de le réapprendre mais en vain.
Lorsque nous étions fiancés, il m’arrivait souvent, à force de penser à elle, de ne pouvoir éveiller le souvenir de ses traits et je rageais. Je m’accrochais de longs moments en vain, alpiniste acharné et puis soudain, il y avait une étincelle et elle était là devant moi, ma bien-aimée, mieux que photographie sur beau papier glacé de magazine.

A présent, depuis le début de ma maladie, je pédale sur le versant ombreux de la pente et jamais je n’ai la récompense du soleil du sommet. Le magazine a dû tomber en cours de route, quelque part il traîne, détrempé-froissé dans la boue du fossé et je suis seul, désespérément seul, avec mes souvenirs et mon absence de présent.

Sa voix, seule sa voix émerge avec précision du bourbier où se mêlent ses traits et les miens, ceux des autres - la boulangère, mon patron, le médecin. Le président de la république, un chanteur à la mode, le présentateur du 20 heures. Ma mère, mon voisin, et ce passant qui me regarde comme si mon désarroi était tatoué sur mon front.

Il n’y a jamais eu, chez moi, de place pour l’étrange. Le mystère. J’avais circonscrit ces notions derrière des mots fourre-tout tels que film, ou roman. Et voilà que ce sentiment irréel a envahi ma vie. Qu’il devient mon pain quotidien. Mon plus fidèle compagnon. Vous me dites qu’il existe des phénomènes plus curieux encore. Une main gauche qui sans arrêt viendrait contrarier les actions de la droite. Vous appelez cela «syndrome de la main étrangère ». Dieu ! que vous êtes fort pour apposer des étiquettes. Et cet homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Il fut même sujet d’une publication, d’un presque roman. Permettez que j’écrive moi-même l’histoire de ma maladie.

Je suis las.
Fatigué de mémoriser de stupides détails tels que: ma femme a les yeux gris; son sourcil droit est plus arqué que l’autre.
Fatigué de me surprendre au détour d’un miroir, en parfait inconnu.
Usé d’avoir usé mes yeux sur ma photographie que j’emporte partout avec moi maintenant, de la savoir par cœur et de reformuler chaque fois la carte de mes traits, en espérant un jour me réapprendre.

Je n’en peux plus, voyez-vous, de vivre cette double vie, cette cécité qui n’en est pas une et qui se fout de moi. Je lis les journaux, les enseignes des magasins et les emballages de disques. Mais mon fils est venu chez nous hier matin et je ne l’ai pas reconnu avant qu’il n’ait ouvert la bouche.

Lorsque mon épouse se met à chanter dans l’autre pièce – elle a toujours eu une jolie voix de mezzo – je la vois, je vous assure Docteur je la VOIS. Dans ma salle de projection privée, à l’intérieur de ma boîte crânienne, je fais un zoom sur son visage et elle est là, de nouveau comme avant, le temps de la chanson. Et puis elle se tait et quand je la rejoins elle est redevenue mosaïque de formes grimaçantes qui se battent pour prendre sens, reprendre vie sous mon regard. Alors, vite je parle pour qu’elle me réponde. Pour me sentir – un peu – rassuré.

Ca n’aura pas de fin. Peu à peu, je m’habituerai à vivre en un monde où les gens n’auront de réel que leur voix ; où leurs physionomies ne seront plus qu’habits de carnaval, grimes et masques.

Alors, j’aurais enfin dépassé l’apparence.

Et j’ai peur, vraiment, de ce que je vais découvrir.





Petite-Ile, mardi 7 septembre 1999

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Image de Rosine
Rosine · il y a
Portait effrayant d'un homme dépossédé de sa vie ! Super bien écrit
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Emma · il y a
Je n'avais jamais entendu parler de cette maladie. Terrifiante en effet !
Ce texte m'a beaucoup plu, construit sans pathos, dans une progression implacable.

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Claude Moorea · il y a
Une très bonne histoire que l'on pourrait prendre pour un récit fantastique mais qui est d'autant plus terrifiante qu'elle décrit les atteintes d'une maladie neurologique.
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