L'impossible désir

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La peinture me permet de transformer mes émotions en touches de couleurs, en éclats dans des regards. L'écriture est venue naturellement mêlant les mots aux variations de teintes et de notes de  [+]

Un sanglot sec le secoua. Assis face à la fenêtre, il laissa flotter son regard troublé par l'alcool. Des nuages voilaient le ciel découpant la lune en tranches. La plage et l'océan se paraient de reflets argentés. Un voile humide couvrit ses prunelles lorsqu'il prit conscience de l'insoutenable solitude qui serait la sienne. Rien que du vide qui l'entourait. Du fond de sa gorge monta un nouveau spasme accompagné de quelques borborygmes. S'il regardait sa vie, il éprouvait un grand vertige. Sa mère disparue accidentellement, l'esprit de son père enfoui dans le réseau noueux de ses neurones malades. Pas de frère, pas de sœur, pas de compagne.
Et pourtant! Tout avait bien débuté! Le jour de sa naissance, après avoir pleuré l'espace d'un instant, il avait posé un regard bleu profond encore assombri de buée sur le visage de son père puis, sur celui de sa mère et enfin sur les livres qui trônaient sur la table de chevet. Il n'avait que quelques années lorsqu'il commença à tracer des courbes qui devinrent des lettres, des mots, des dessins. Ses parents l'avaient tant choyé, lui, l'Unique.
Pygmalion Mallonne...quarante ans, vivait de l'écriture. Toute la journée, installé devant son bureau, il écrivait, écrivait, écrivait. Des nouvelles. Et il les illustrait. Le papier devenait une véritable prison onirique. Depuis toujours obnubilé par sa tâche, il semblait peu attentif aux femmes. En réalité, il ne trouvait en elles que des défauts , la vanité, la futilité, et même de la rébellion chez certaines...Pour lui aucune n'était parfaite.
Ce soir là, il entreprit un nouveau récit. Galatée ou la femme idéale. Contrairement à l'habitude, il sentit le besoin de la visualiser, de la créer. Avant de poser des mots sur la vie qu'il déciderait pour elle... et pour lui. Il la voulait admirable, vivante. Elle ne devait donc pas donner l'impression d'être collée sur le papier. Espace et profondeur naquirent de quelques glacis d'aquarelle. Un tracé léger définit la silhouette de la belle. Il s'attaqua alors au modelé par petites touches de gouache crémeuse. Le beau corps semblait s'animer du souffle doux de la vie. La peau dorée , comme irriguée par le flux sanguin, prenait des nuances pourpres. La gorge ferme et ronde palpitait sous la caresse des poils du pinceau. Il façonna les épaules, doucement arrondies, prolongées de bras fins et musclés...le long cou donnait à la tête un port altier.
Recto - verso, de face - de dos. Ainsi il pourrait faire le tour de ce corps. Un corps fait pour l'amour. Il acheva son œuvre par quelques rehauts de pastel gras qui donnèrent un éclat lumineux à la chair.
Puis, il tourna, retourna la feuille, de plus en plus vite. Comme il faisait, tout jeune, pour créer l'illusion de mouvement. Le corps bougeait, il sentait vibrer l'air autour. Ses paupières rougies par l'insomnie brûlaient, clignaient par saccades. Et... elle apparut devant lui. Regard de braise, pommettes hautes, peau ambrée. Elle rayonnait dans une robe rouge déboutonnée sur le devant, laissant apparaître la naissance de seins arrogants et tentateurs.
Subjugué Pygmalion murmura "Galatée?". Il s'approchait, mains ouvertes tendues vers elle. Elle le dévisagea longuement, renversa la tête en arrière laissant fuser un rire de gorge. Elle ne voulait pas le choquer. Ses lèvres roses charnues ourlées d'un filigrane brun s'entrouvrirent. Une voix claire agrémentée d'un délicieux accent espagnol envahit l'espace.
- Pygmalion,... Laisse moi vivre à ma guise, plutôt que de m'étouffer de tant de sollicitude.
Lui qui rêvait d'une fusion parfaite avec cette femme, sa création, sa créature, se retrouvait meurtri. Ces propos l'atteignaient au cœur, comme la dure lame d'un couteau. Sous le choc, ses épaules se voûtèrent. Il la fixa d'un regard indicible.
Débridant ses cheveux retenus en un chignon serré, Galatée secoua la tête laissant couler des vagues de boucles brunes parsemées de lumières bleutées. Elle parlait encore.
- Nous sommes au vingt et unième siècle. Les femmes travaillent, choisissent leur compagnon. Tu m'as donné la vie, une vie. Ce n'est pas celle que je souhaite. J'aspire à un autre monde. Tu as su me créer, maintenant, libère moi!
Ce cri de détresse fit vibrer les tympans de Pygmalion, envahissant son crâne et par delà, son âme. Abasourdi, il tendit de nouveau les bras vers Galatée. En un geste de supplication...

Sa conscience revenait au rythme des flux et reflux de la mer. Recroquevillé dans un coin du vieux canapé, des bribes de rêve affleuraient à la surface embrumée de son cerveau. Il lui fallait déplier ses membres, son dos douloureux. Le soleil naissant zébrait de lueurs rougeâtres la moquette jonchée de feuillets froissés. Le sourire figé de Galatée l'atteignit en plein cœur.
Les jours suivants il demeura enfermé, navigant d'une pièce à l'autre en proférant des propos incohérents, buvant inconsidérément cafés et whiskys, dormant là où son corps malmené, fatigué, s'effondrait. A l'aube du septième jour, il se releva. Une douche brûlante, un tri drastique parmi les papiers, déchets divers achevèrent sa résurrection. Avec application, il relut ses dernières notes, contempla ses dessins.
Pygmalion soupira. Il ouvrit sa porte. L'air venu du large nettoya les derniers miasmes qui stagnaient dans son logis, balaya ses idées morbides résiduelles. Un instant son visage se crispa. Enfin un sourire naquit sur ses lèvres, puis envahit ses yeux aux prunelles vert d'eau, les illuminant. Il rit à la vie, acceptant cette seconde naissance.
"L'idéal n'est pas de ce monde. Peut être appartient- il aux Dieux? Et encore"...
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Anne-marie Cecillon · il y a
Beau, très beau mais quelle tristesse que ta chute "...Un instant son visage se crispa. Enfin un sourire naquit sur ses lèvres, puis envahit ses yeux aux prunelles vert d'eau, les illuminant. Il rit à la vie, acceptant cette seconde naissance.
"L'idéal n'est pas de ce monde. Peut être appartient- il aux Dieux? Et encore"... Je n'ai peut-être pas tout compris je reviendrai te lire mais veux-tu dire que ton héros ne retrouve le sourire que lorsqu'il s'aperçoit que l'idéal n'est pas de ce monde ? Merci pour ce texte qui prête si bien à réflexion

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Yèle · il y a
Je relis avec plaisir ce beau texte. Continue à nous proposer tes nouvelles!
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Yèle · il y a
Je relis avec plaisir ce be
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Ontzie! Un beau récit agréable à lire! Mon vote!
Vous avez lu, apprécié et soutenu mes œuvres, dont EUREKA, une première fois et je vous invite maintenant à venir gouter à mon LINCEUL BLANCHI qui est en finale avec deux autres œuvres pour le Prix Haïkus d’Hiver édition 2016. La plupart de mes lecteurs ont une préférence pour LINCEUL BLANCHI, et moi aussi! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

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Ontzie · il y a
Bpnsoir Keith. Merci d'avoir pris le temps de me lire et de laisser un message. Je vais lire vos oeuvres de ce pas !
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Keith Simmonds · il y a
Merci mille fois. Ontzie!
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prijgany prijgany · il y a
Super texte Ontzie, dans lequel se retrouve mes chers thèmes favoris : pourquoi vit-on ? A quoi, à qui cela sert-il de vivre ? L'avenir a-t-il des illusions ? Qu'est le désir ? Pourquoi ? Quel sens peut-on lui apporter ? Et tu termines "l'idéal n'est pas de ce monde" ; nourris pas beaucoup d'écrits spirituels, ésotériques, et de sciences occultes, je peux répondre par l'affirmative, comme le titre du livre de l'écrivain bordelais Jean Forton : "la vraie vie est ailleurs". C'est ce que je pense profondément. Pour autant, il faut faire ici bas ce que l'on juge plus à même d'être un reflet de ce que nous sommes. Juste un reflet, une image amoindri, tel l'iceberg dépassant de l'eau, alors que ce qui est enfoui s'avère bien plus vaste, bien plus enrichissant... mais invisible à l'oeil nu. Bravo Ontzie pour cette "peinture".
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Ontzie · il y a
merci Prijgany. Oui l'idéal n'est pas de ce Monde Et c'est bien de le savoir et d'en avoir conscience. Cela permet de rester humble en toute circonstance,de progresser et de s’entraider. Amicalement.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Très joli nouveau départ pour Pygmalion le bien nommé.
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Ontzie · il y a
Merci Patricia pour cet avis