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L’horloge astronomique

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Liutprand

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Entre la ville de Pavie et sa Chartreuse, il y avait un vaste parc de loisirs qui a connu, dans un matin brumeux, il y a 490 ans, la dernière bataille de Moyen Âge. Parmi les arbres et les cours d’eau, sur les chemins où maintenant les jeunes font du jogging et les petites familles se promènent, il y avait les enclos des lapins, des ours, des autruches, des lévriers et des léopards. En hiver, de 1524 à 1525, les hommes du roi de France François premier s’étaient campés ici et se considéraient protégés par les murs d’enceinte du parc. Au contraire, ils furent surpris par les troupes impériales.
Il y avait dans le château de Pavie une horloge astronomique merveilleux, indiquant sur sept cadrans les mouvements des planètes alors connus, grâce aux mécanismes d’un bronze spécial, capables de se lubrifier à eux-même pour réduire la friction. Faite à la fin du XIVe siècle par l’astrologue de la cour, cette horloge fonctionna pendant cent quarante ans, mais le matin de ce 24 février, le jour fatidique de la grande bataille, il s’arrêta. Un grain de poussière, ou une volonté supérieure insondable, avaient bloqué les engrenages. Personne n’a jamais été capable de les remettre en mouvement.
Ce qui n’est pas dit, c’est que, ce même jour, le commandant des forces impériales avait appelé au château, occupé par les Espagnols, une sorcière redoutable, déjà condamnée à mort pour ses maléfices. On avait promis à la sorcière qu’elle échapperait le bûcher, en échange d’une aide à la cause impériale. La femme fut emmenée de la prison locale au château sous escorte rapprochée. Elle avait obtenu un grand brasier, avec quantité de charbons ardents, et l’avait fait placer sous l’horloge. De la masse noirâtre émanait une forte chaleur et dans l’obscurité se levaient des étincelles soudaines, pendant que des fissures rougeâtres ouvraient des méandres parmi les braises. Tout au long de la nuit, à la lueur de quelques bougies, sous la chaleur intense, la sorcière prononça ses sortilèges en maniant des plantes toxiques et des charognes. Tout à coup, dans la pièce à côté, l’horloge planétaire s’arrêta. En ce même moment, sur les créneaux du château, resonna le crissement atroce d’un rat, saisi par un hibou.
Dans la matinée pâle de février, les forces françaises, supérieures en nombre et en armement, allaient avoir la haute main sur les assaillants, quand un brouillard épais, âcre comme la fumée, s’éleva sur les champs et les buissons. Le monde entier semblait être plongé dans la ouate. Sur le champ de bataille, la vie s’arrêta. En même temps que le balancier de l’horloge s’écrasait dans le château, les combattants restèrent gelés dans leurs gestes, pour un temps assez long. Un musée de cire serait un scénario plus vif que ce camp de bataille.
Quand le brouillard se dissout, finalement, après une éternité, une sorte de "sainte folie" avait pris les troupes françaises, qui ne sont plus en mesure ni de se battre ni de s’orienter sur le camp. Les officiers se regardent autour d’eux, incertains, alors que les troupes se déplacent effrayées, d’une manière désordonnée, incapables de reconnaître les ennemis et de les distinguer des compagnons d’armes.
En revanche, malgré la brume flottante, les arquebusiers impériaux frappent avec précision leur but. C’est un véritable massacre. Les Français se laissent massacrer sur le terrain comme des lapins, et beaucoup de ceux qui essayent de s’éloigner se noient dans une tentative de traverser les eaux du Tessin. Il semble qu’une malédiction biblique ait frappé les troupes de François premier, haï par la bourgeoisie locale comme s’il était le protecteur des Juifs et des Protestants, le défenseur de toutes les hérésies.
Les poètes et les peintres ont célébré les "gloires" de la bataille, mais personne n’a décrit les pénibles corvées des paysans qui devaient charger sur des charrettes des milliers de cadavres mutilés, pour les enterrer... Où aller? Il n’y a pas une seule mémoire, pas un enregistrement qui rappelle le sort de leurs dépouilles mortelles. Toutefois, les guerres de tous les âges, depuis les Romains jusqu’à Napoléon, ont contribué à fertiliser les champs.
Plusieurs reproductions de l’horloge de Dondi ont été faites dans les temps modernes, sur la base du projet écrit et dessiné par l’astrologue antique. L’une est gardée dans un célèbre musée de Milan, l’une en France et l’autre aux États-Unis. Aucune de ces copies, cependant, n’a jamais été en mesure de travailler pendant de longues périodes.
J’ai lu une histoire énigmatique qui m’intrigue. Il semble que, tout à coup, l’horloge a démarré, sans même pas qu’on le charge, et que ses aiguilles sont parties pour décrire sur les cadrans les mouvements des sept planètes de l’astrologie antique.
Le long de la route qui suit le cours de l’ancienne muraille du Parc, ce matin, il y a un léger brouillard. Au moment de passer en voiture, pour aller à mon travail, il me semble apercevoir dans les champs, à ma droite, un nitrite nerveux. Je regarde avec un œil dans la direction du soleil, qui tente de percer le brouillard. Je perçois le mouvement de formes sombres, confuses dans la brume. Comme des ombres, sortant du royaume des morts. En rase campagne, je me retrouve entouré par des mannequins aux traits des mercenaires et des piquiers. Peut-être un essai spectaculaire de commémoration de la bataille?
Il doit s’agir d’un millier d’hommes, alignés les uns contre les autres. Je viens juste de me surprendre, quand il se propage dans l’air une sorte de tapage intense, comme des litanies et des psaumes de rituels anciens. Une séquence de mots de passe, de slogans prononcés avec un accent gothique, d’incitations impérieuses, échangées en chaîne, dont le volume augmente progressivement jusqu’à ce qu’il se transforme en vacarme, accompagné par le bruit rythmique des battements des armes. Comme dans un rêve cauchemar, les deux parties avancent au rythme des pas en cadence serrée, battus au sol avec force. La campagne entière tremble, pendant que les piques élevés au-dessus des épaules visent les opposants. Les pas se font plus rapides et les cris guerriers éclatent. Le massacre démarre. Les prés, les marais et les bois sont pris dans la fumée des arquebuses et des mortiers, dans un tourbillon d’épées et de hallebardes, de longues perches jetées et brisées, de plumes et de bannières déchirées, de brume, de poussière et de sang. Les coups d’arquebuse retentissent fort, comme des coups du tambour-major.
Je ne saurais pas dire combien de temps le carnage a duré. Je me réveille en plein silence, comme d’un rêve, ma voiture s’est arrêtée dans la voie d’urgence. Le brouillard est épais et je ne vois rien, sauf - en haut - les arbres, ruisselants d’humidité. Un silence anormal, après la clameur du combat. Je ne sais pas si j’ai rêvé ou si c’était une hallucination.
La brume s’ouvre avec des taches, comme un fantôme qui s’évanouisse. Dans les champs, à droite et à gauche de la route, je vois pour quelques moments des milliers de cadavres déchiquetés, des chiffons déchirés, des armes jetées, qui semblent se dresser, comme arrachés par un tourbillon, et se dissolvent dans l’air, dans des nuages de vapeur blanche.
Un nitrite nerveux brise les derniers lambeaux de brume et je vois un cheval blanc, tombé sur le terrain, sans chevalier. Dès qu’il est capable de se lever, il chancelle un instant, il s’écarte, comme pour échapper aux griffes d’un tourbillon mystérieux. Il traverse d’un bond le fossé à côté et il touche la route, à quelques mètres de moi.
Il s’agit d’un cheval gigantesque, blindé, des parties de son armure sont en or. Sur la couverture turquoise en lambeaux, je reconnais le dessein des fleurs de lys dorées, l’emblème des rois de France. Après avoir traversé la route, il se dissout dans le vide du temps, comme tous les fantômes qui se respectent, en même temps que la brume se lève, déchiquetée en mille morceaux, percée par le soleil d’un matin froid d’hiver.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Pascal Depresle · il y a
C'est simplement un exercice de haute volée. Mes votes. Mon univers vous est grand ouvert si vous souhaitez en pousser les portes.
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Arlo · il y a
Extrêmement bien réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* en finale du prix hiver catégorie poésie. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Gianni Cattagni · il y a
Bellissima storia della nostra storia pavese
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Fred Panassac · il y a
Une impressionnante fresque aux traits fantastiques et épiques en marge de la grande Histoire, lors de cette bataille décisive que l’Italie remporta. Le texte bascule imperceptiblement dans le fantastique des légendes attachées aux batailles les plus célèbres. Une grande réussite au milieu des brumes saisissantes. Tous mes votes.
Qu’est-ce qu’un nitrite nerveux ?

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