L’homme qui n’aimait pas les robots

il y a
3 min
1953
lectures
154
Qualifié

J'aime raconter des histoires ! ... à travers des nouvelles ou des romans. Si vous souhaitez me lire en format plus long, j'ai également écrit "2048", un roman policier d'anticipation traitant  [+]

Image de Été 2018
Maudits robots. Foutue intelligence artificielle. Ils ont causé ma perte. Ils ont provoqué ma déchéance. Ma chute fut longue, douloureuse, inexorable. Je ne suis désormais plus que l’ombre de moi-même. J’étais chauffeur de taxi, à Paris. Le vingt-et-unième siècle a sonné le glas de ma profession.

Le déclin de mon activité s’est amorcé avec l’avènement du web et des sites de covoiturages. Il s’est poursuivi avec l’uberisation. N’importe quel amateur pouvait s’improviser taxi. Les auto-entrepreneurs, terme doublement adapté, se multipliaient dans la capitale. J’ai longtemps pesté, vociféré contre ces concurrents de plateforme. Mais comment en vouloir à des hommes et des femmes qui ne cherchaient qu’à gagner leur vie ? Aujourd’hui, mon rival n’est même plus humain. Internet et le smartphone nous avaient affaiblis. L’intelligence artificielle allait nous achever.

Le coup de grâce fut porté en 2025 avec l’autorisation des véhicules autonomes de niveau 5 : désormais les voitures sans volant, sans pédales ni levier de vitesse étaient autorisées. Le chauffeur n’était plus nécessaire. Je devenais accessoire. Je devenais obsolète.

Pendant quelques années, voitures autonomes et taxis traditionnels ont cohabité. Longtemps, j’ai pensé qu’une présence humaine, un sourire, une conversation resteraient plus appréciés qu’une intelligence artificielle. Manifestement je me suis trompé. L’automate est disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il ne se fatigue pas, ne râle pas, ne se trompe pas. Les statistiques lui donnent l’avantage. Le taux d’accidents de la machine est dérisoire. La conduite automatisée est sûre.

J’appréciais ma profession. J’aimais conduire, j’aimais rendre service, j’aimais discuter avec des inconnus. Je me délectais d’écouter leurs aventures et leurs mésaventures. Je me réjouissais de renseigner les touristes sur les lieux insolites de la capitale, de leur conseiller un restaurant, une pièce de théâtre. Je savourais de pouvoir partager ma passion pour la musique brésilienne. Tous ces plaisirs m’ont été retirés. Désormais, je ne sers plus à rien. L’intelligence artificielle conduit mieux que moi. Elle fait la conversation aussi bien que moi. Elle est, paraît-il, affable, diplomate et psychologue. L’intelligence artificielle ne fait pas découvrir sa musique. Elle sait avant même que le client ne monte dans le taxi, ses titres préférés. Elle le connaît parfaitement, de ses goûts culinaires à ses préférences vestimentaires, de ses sports favoris au type de vidéos qu’il apprécie. Les algorithmes collectent peu à peu les habitudes des clients. Ils n’ont pas besoin de demander, il leur suffit d’analyser les choix effectués, les lieux visités, les likes cliqués. L’intelligence artificielle ne déçoit pas. Elle conseille au plus juste. Elle est quasiment omnisciente.

Comme des millions d’autres personnes, je me suis retrouvé au chômage. Chauffeurs de bus, de camions, de métros, de trams, de trains, tous sont désormais superflus, caduques. Des pans entiers de l’économie ont été automatisés. Ouvriers, interprètes, comptables, assistants juridiques, tous ces métiers humains ont été lentement mais sûrement remplacés par des robots.

Comme d’autres, j’ai sombré dans la boisson. Cet alcool, qui m’était défendu pendant mes années professionnelles, est devenu le pansement de mes maux. La bouteille est devenue ma meilleure amie, ma confidente. Je n’ai plus besoin de la fuir. Je n’ai plus de raison de rester sobre.

Le système m’a proposé des stages, des requalifications. Je n’ai plus envie d’évoluer. A mon âge, je n’ai plus la force de me remettre en question. Je n’ai plus le goût de découvrir un autre métier qui sera irrémédiablement amené à être occupé par un robot. Le remplacement n’est qu’une question d’années.

Je ne sors plus, je ne souris plus, je perds mes amis les uns après les autres. J’ai tellement honte d’être moins performant qu’une machine. J’ai tellement honte d’être devenu inutile. Je suis humilié, déshonoré. Je suis le vestige d’une époque révolue. Alors, je reste seul, j’écoute de la bossa nova, je regarde la télévision, je lis des livres, je bois.

Une cousine m’a offert un assistant vocal. Elle m’a expliqué que discuter, même avec une intelligence artificielle, me ferait du bien. Et puis quoi encore ? Ces automates m’ont privé de ma profession. Ils ont entraîné ma déchéance. Je ne vais pas en plus leur confier mes doutes, mes angoisses. Je ne vais pas faire ami-ami avec une machine. Je ne l’ai jamais sorti du carton d’emballage.

Pourtant aujourd’hui, après des années d’excès alcoolisés et d’inactivité, mon cœur a lâché. C’est ma montre connectée, il n’en existe plus d’autres, qui a appelé les secours. C’est un robot infirmier qui est venu me prodiguer les premiers soins. C’est une ambulance autonome qui m’a conduit à l’hôpital. C’est un robot chirurgien qui m’a effectué mon triple pontage. Je dois la vie à des machines. Cruelle ironie...

154
154

Un petit mot pour l'auteur ? 30 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Isadora90 V
Isadora90 V · il y a
Ah le progrès !!! on peut lire "Ravage" de Barjavel et l'espoir renaît ...
Très beau très très court, actuel, j'aime.

Image de Yann Moe
Yann Moe · il y a
Merci beaucoup
Image de Ocean damour
Ocean damour · il y a
Les robots n'y sont pour rien. Par contre les électroniciens, informaticiens, logisticiens, nanomecaniciens, biotechnologiciens et j'en passe ...
Image de Benjamin Sibille
Benjamin Sibille · il y a
Comme beaucoup de choses asimov l avait deja predit mais merci de rappeler les consequences
Si vous voulez vous plonger dans un passé (meme modifié) pour vous consoler du présent https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Un bon texte qui pousse à méditer sur le sort de l'homme. +5. Je vous invite à découvrir "En route exilés" en finale du prix tanka.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
Image de A M I C X J O
A M I C X J O · il y a
ce n'est pas de la science fiction, ça arrive et avant 2025
bon courage; au fait, il y a pire pour nous les zécrivains : le pipotron (voir sur un moteur de recherche)
c'est aujourd'hui rudimentaire mais si l'ordi quantique merdouille, le memristor arrive et la puissance des intelligences artificielles va exploser...
cordialement

Image de Yann Moe
Yann Moe · il y a
Vous avez raison, ce n'est pas de la SF mais le futur proche.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit de SF qui donne à réfléchir.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

Image de Plumareves
Plumareves · il y a
Bonne évocation d'un futur anxiogène pour le devenir de l'humanité. Votre récit, sobrement écrit, se lit avec plaisir.
Image de Yann Moe
Yann Moe · il y a
Merci beaucoup
Image de Alixone
Alixone · il y a
Un texte qui soulève bien des questions....
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
chouette de la science-fiction!!!
ben oui, demain... bientôt...
plus de comptables, plus de chauffeurs, plus de développeurs bac +5, plus de...
Aujourd'hui, IA reste SF parce que aujourd'hui IA c'est plutôt Idiot Artificiel

Image de Klelia
Klelia · il y a
Votre texte est un miroir sur notre avenir..

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Seul

Yann Moe

Seul. Désespérément seul, avec mes doutes, mes peurs et mes espoirs.
Ai-je pris la bonne décision ? Seul l’avenir le dira. En attendant, le présent est incertain, hostile, et ma famille me... [+]


Très très courts

Le choix

Nualmel

J-9
14h55
La lumière baisse dans le studio. Mila s’installe dans le fauteuil face au mur. L’image apparaît, elle en connaît les moindres détails.
On entend le bruit doux de la mer et... [+]