L’homme de sable

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Il descend pas à pas l'escalier d'un autre monde  [+]

Image de Hiver 2017
Monsieur K croyait qu’il s’était réveillé ce matin là.

Et en effet, il avait les yeux grands ouverts et se tenait allongé sur le dos dans son lit. Par la fenêtre aux rideaux fermés, il devinait les agréables lueurs du petit jour. Cette journée serait sans doute aussi ensoleillée que celle de la veille.
Il tourna sa tête pour vérifier l’heure sur son réveil ; il affichait un banal six heures vingt huit. La nuit avait été courte, il s’était couché tard après avoir regardé les quatre épisodes de sa série américaine préférée.
Monsieur K était un vieux garçon à la quarantaine grisonnante. Son beau regard bleu n’avait pas suffi à le rendre séduisant aux yeux des femmes ; sa timidité et sa silhouette empâtée les avaient écartées de lui.
Il travaillait pour une petite entreprise de parfumerie ; il était comptable, un métier qui s’accordait gentiment avec sa discrétion et son goût pour la routine.
L’envie de dormir l’avait complètement quitté. Ses yeux fixaient la blancheur du plafond. Il se concentrait sur la course de ses pensées intérieures. Il avait souvent des obsessions, la crainte d’être passé à côté de la vraie vie. Il ruminait contre sa solitude. Les autres (des collègues qu’il observait de loin) avaient l’air de prendre plaisir à leur vie de couple. Ils parlaient très souvent entre eux de leurs épouses et de leurs enfants, des joies et des soucis qu’ils leurs donnaient. Exclus de leurs conversations, il les jalousait et se réjouissait en secret à l’annonce d’un divorce ou d’un enfant malade. Il souffrait de n’avoir rien à raconter. La solitude l’étouffait. La télévision était devenue le meilleur médicament contre sa morosité et son ennui.
Il tenta de chasser ses horribles ruminations mentales. Et pour ce faire, Monsieur K se concentra sur son corps, en particulier sur les sensations provenant de ses doigts ; il ressentit un léger picotement. Mais cela ne l’inquiéta pas. Il jeta un rapide coup d’œil sur le réveil qui indiquait désormais six heures quarante cinq. Il prit la décision qu’il ne se lèverait qu’à sept heures. Il aimait bien paresser au lit en profitant du silence et de la tiède chaleur des draps.
Il s’obligea à demeurer lucide, les yeux grands ouverts toujours tournés vers le plafond. Cela n’avait pas d’intérêt, c’est vrai, mais c’était sa façon de ne penser à rien de triste. Ce n’était pas le chagrin qui lui apporterait femme et enfant !
Il fut parcouru par un frisson ; il se sentait fébrile et même un peu nauséeux. Il n’était pourtant pas souvent malade. En dix sept ans de travail, il n’avait jamais manqué pour maladie. Sa santé était de fer.
Les picotements persistaient et avaient même gagné du terrain en s’étendant sur toute la longueur des bras. C’était comme un flux électrique qui montait puis redescendait le long des nerfs. Pour faire cesser la douleur, il décida de bouger, il replia la jambe droite et tenta de se tourner sur le côté, mais une douleur sourde lui poignarda le dos et l’immobilisa.
Monsieur K pensa qu’il serait peut-être obligé d’aller chez le médecin. Il n’avait jamais rien ressenti de semblable, mais il se dit que cela ne devait pas être bien méchant. Au printemps, les refroidissements succèdent aux premières fortes chaleurs ; on attrape facilement des microbes...
Le flux électrique s’intensifia. Son gros orteil le faisait souffrir. Mais étrangement, il ne ressentait plus ni ses jambes ni ses cuisses.
Monsieur K commençait à être inquiet. D’abord, il y avait eu ce réveil précoce, cette nuit trop courte et, à présent, ces sensations étranges, ces douleurs intenses. Il devenait manifeste qu’il était malade et qu’il n’irait pas travailler... enfin, si les troubles persistaient. Il était mécontent que le mal lui tomba dessus d’un seul coup. Il n’aimait pas être obligé à rester chez lui, sans aucune visite. À son travail, au moins, il pouvait voir du monde, des collègues lui adressait un salut, il se sentait moins seul.
Soudain il eut une forte quinte de toux et, à sa grande surprise, des petits grains de sable lui sortirent par la bouche. Il n’avait jamais vu cela et commença à s’inquiéter de sa santé. Il eut l’intuition que ces troubles devaient être graves... peut-être mortels... son cœur s’accéléra et sa gorge se noua d’angoisse.
Il redressa la tête, arracha le drap blanc qui recouvrait son corps et là, il s’épouvanta en voyant le mal qui le rongeait. À la place de son ventre, de son sexe et de ses jambes, il y avait des petits morceaux de quelque chose... d’une main tremblante, il saisit les petits morceaux qu’il ramena sous ses yeux, c’était du sable. Du sable ! Il poussa un hurlement de terreur !
Cela ne lui parut pas possible. Comment s’appelait ce mal ? Il n’en avait jamais entendu parler. Il plongea littéralement sa main dans son ventre. Ses organes avaient fondu, ou plutôt s’étaient transformés en infimes particules. Il regarda de plus près le contenu de sa main ; cela ressemblait à du sable, comme celui que l’on trouve sur les plages.
Avec horreur, il vit que le mal évoluait très, très vite, il avait dépassé son nombril et gagnait la poitrine. Monsieur K prit d’une panique incontrôlable se mit à hurler : « Pas le cœur ! Non ! Pas le cœur ! »
Mais sa voix s’étouffa. Il se mit à vomir du sable par la bouche et par le nez ; sa respiration devint sifflante et lente, de plus en plus lente ; il agonisait doucement, emporté par une maladie sans nom. Le sable gagna jusqu’au cerveau. Avant de s’éteindre, Monsieur K eut cette dernière pensée : je suis de sable...

Vingt-quatre heures plus tard, les collègues de la petite parfumerie prévinrent la police ; ils pressentaient que quelque chose de grave était arrivé, Monsieur K ne répondant pas à leurs appels téléphoniques.

Le policier, en charge de cette affaire, ouvrit la porte de l’appartement avant d’entrer dans la chambre ; sur le lit, il découvrit, à sa grande surprise, une silhouette de sable qui avait les traits de Monsieur K ; mais de l’être de chair, nulle trace.

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