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L'homme de la gare

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Sophie Parat

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La vie se déroule prévisible, scandée par le rythme des habitudes. Les rituels rassurent et enferment l'humain dans le cocon ouatée des certitudes. La chrysalide se durcit, la chenille se recroqueville oubliant de devenir papillon, négligeant la raison de son existence. A moins que...

Joanna attendait son train pour Valence, comme tous les vendredis. Simon serait là, dans la voiture, toujours à l'heure. Cela faisait déjà trois ans qu'ils s'étaient pacsés. Après de longs mois de recherche et d'innombrables formations, elle avait fini par trouver un travail sur Paris. Hors de question de renoncer à son indépendance financière et à son indépendance tout court ! La campagne nuisait à son côté citadin. Elle l'étouffait de son silence et de sa solitude. Joanna aimait le monde, les rencontres, les cafés branchés et le côté insolite de la ville qui pouvait la surprendre à chaque coin de rue. La nature où certains prétendaient se ressourcer, la vampirisait.
Après un dépôt de bilan de la boîte qui l'employait à Aix-en-Provence, elle s'était retrouvée au chômage. Comme rien ne se profilait à l'horizon de son avenir professionnel, Simon lui proposa alors de s'installer chez lui, en Ardèche : elle économiserait au moins le loyer et pourrait peut-être trouver un emploi qui lui convienne dans la région. Ils allaient enfin savourer leur amour au quotidien. L’année suivante il prendrait sa retraite. Sans trop réfléchir, Joanna accepta et prit ces synchronicités comme un signe du destin : une opportunité pour vivre auprès de cet homme qu'elle avait longtemps côtoyé avant qu'il ne se révèle. Là-bas, l'attendait une grande maison au décor sombre entourée d'arbres et de verdure. Au début, elle s'enthousiasma de la nouveauté entraînant Simon dans des projets pour rendre le lieu habitable. Elle éclaira de sa présence et de son énergie cet univers poussiéreux de vieux garçon, entreprenant des travaux d'envergure. Admiratif, il suivait la cadence, certain d'avoir enfin trouvé la femme de sa vie. Les certitudes, ça se mange en salade...
Joanna donnait l'impulsion et Simon s'exécutait en bon petit soldat, hypnotisé par l'état amoureux. Elle était le moteur, lui la carlingue. Ils se berçaient tous deux de ce bonheur tranquille qu'offrait leur relation paisible. Ils semblaient se comprendre, se suffire l'un à l'autre. C'était sans compter sur le temps qui use les relations dont on ne prend pas soin. Simon s'assoupissait dans le confort d'un couple classique, trop classique pour elle...
Aucune surprise : les jours se suivaient et se ressemblaient. Son amour s'usait comme les semelles de ses chaussures sur les chemins de campagne. Adieu les talons et la féminité ! Elle était devenue verte elle aussi, pour mieux se fondre dans le paysage. Allait-elle bientôt disparaître, passer inaperçue ? Très vite, le désir de Joanna s'émoussa avec l'ennui dans cet univers routinier. Elle avait insidieusement revêtu le rôle de la femme au foyer, assumant les charges qui se mirent soudain à lui incomber. Le provisoire devint du définitif ; enfin du définitif-provisoire, car elle avait fini par trouver une échappatoire à force de rédiger des CV et de se rendre à des entretiens d'embauche. Sans conviction, Joanna avait d'abord cherché dans les environs mais son besoin de liberté plus prégnant que jamais la conduisit à la capitale. Il fallait que ça bouge, que ça vive, que ça la surprenne ! Le contraste la réveilla de son état léthargique. Cela faisait trois semaines qu'elle travaillait dans une boite de management lorsque un événement, apparemment anodin, allait bousculer sa vie.
C'était un vendredi soir quand elle se rendit à la gare de Lyon pour prendre son train pour Valence, comme tous les vendredis. Elle sauta dans le wagon in-extremis, avant que le TGV ne démarre. Une journée bien remplie et un travail de dernière minute l'avait retardée. Au moment où elle s'assit sur la banquette côté fenêtre, elle vit un type avec un ordinateur qui courait derrière le train en marche. Trop tard...
Grand, plutôt maigre, le dos légèrement voûté, des lunettes en écailles sur un nez droit, des cheveux grisonnants, il poursuivait désespérément la machine ou son illusion de pouvoir la rattraper.
Attendrie, elle le regarda s'éloigner jusqu'à devenir imperceptible dans son champ de vision puis ferma les yeux comme pour maintenir intact le souvenir de cet inconnu ou inventer un nouveau scénario. Le sommeil la gagna rapidement. Les bras de Morphée l'enveloppèrent avec une extrême douceur. Elle s'y abandonna avec délectation et se mit à rêver à l'homme qui courait de plus en plus vite sur le quai de la gare et sautait dans le train en marche. Elle le sentait là, juste à ses côtés. Ses paupières closes devenaient l'écran de son désir.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, le TGV quittait la gare de Valence et l'inconnu sur le siège voisin l'observait : depuis combien de temps ? Comment était-il parvenu à monter ? Joanna regarda le paysage défiler, parfaitement consciente qu'elle venait de rater son arrêt ; que Simon devait l'attendre. Pourtant, rien ne lui sembla plus important que le mystère de l'instant présent. Sur l'écran de l'ordinateur se déroulait l'histoire de sa vie. Elle comprit soudain l'urgence d'écouter son cœur et de balancer aux ordures toutes les injonctions qui l'étouffaient depuis l'enfance. Il éteignit son laptop peu avant l'arrivée au terminus, interrompant l'histoire à l'épisode du train. A Marseille, il la saisit par la main. Elle se laissa faire, impatiente de connaître la suite !

PRIX

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Sophie Parat · il y a
Merci beaucoup Hristova! Je vous retourne le compliment!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
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Elena Hristova · il y a
Vous êtes très forte pour nous ramener toujours au mystère de l'instant présent avec tout le côté d'imprévu et de nouveauté qu'il comporte. Plonger dans votre prose pétillante est pour moi une véritable réjouissance!
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Sophie Parat · il y a
Cela me touche. Merci!
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Philippe Barbier · il y a
Bien tourné, mes amitiés
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Guilhaine Chambon · il y a
Jolie de ouverte votre texte. J'ai voté.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Sophie Parat · il y a
A vrai dire, je me suis moi-même laissée entraîner par le pianotage des touches de mon clavier sans vraiment savoir où il conduirait Joanna à ce carrefour de sa vie.
Nous aimons tous avoir une nouvelle chance, n'est-ce pas? Merci pour ce commentaire Marie No!

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Marie No · il y a
On se laisse entraîner par l'histoire de Joanna, sans savoir où elle va nous mener (et l'héroïne est dans le même cas, finalement). Un texte bien agréable à lire.
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Myriam Elice-Mitakos · il y a
Séduite par l'histoire, les mots choisis et le style... bravo et bonne chance!
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Sophie Parat · il y a
Merci Mélissa!
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Christophe Mahieu · il y a
une écriture rythmée un style vivant une realité déroutante bravo
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Sophie Parat · il y a
Merci Christophe! Votre commentaire me touche et m'encourage.
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Lolo · il y a
Génial ! continue...
Tu as du talent...

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Sophie Parat · il y a
Merci Lolo!
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