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L’homme de brume

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Gecko Bleu

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Je le vois.
C’est la première fois qu’il ose s’approcher autant...
La trainée grise et cotonneuse qui s’infiltre sous ma porte ne trompe pas : le peuple de brume ne craint plus les humains. Une fois l’obstacle de la porte passé, une main se forme, large et épaisse.Tétanisée, je perçois ses hésitations, la devine chercher sa voie jusqu’à moi.
A la télé, ils ont dit qu’on peut les repousser avec un ventilateur, alors j’ai branché le mien dans l’entrée, dirigé vers la porte, au cas où. Tout en gardant mon regard fixé sur le bras gris qui s’immisce dans l’entrée, je me glisse vers la droite où les pales rutilantes attendent pour me protéger. Je n’ai pas de temps à perdre : après le bras, ce seront la tête et le reste du corps. Si l’homme de brume entre, je suis fichue. Mais ce serpent flou et gris qui fouille au ras du sol, à la recherche d’une proie, me fascine au point d’en oublier le commutateur. Je n’avais jamais vu cette brume d’aussi près. Quand la main commencer à grimper sur ma chaussure, j’ai un réflexe de survie. Je pousse le bouton. L’effet est immédiat. Poussée par le flux d’air, la brume se dissipe, le bras disparaît.
Je suis sauvée, au moins pour l’instant. Par mesure de précaution, j’approche une chaise du ventilateur en marche et m’y installe.

C’est assez récent que le peuple de brume s’attaque aux humains. Jusqu’ici, ils se contentaient de s’en prendre aux bêtes. D’abord les animaux sauvages, puis les animaux domestiques. Mon chien Ursule en a été une des premières victimes: intrigué par la masse grise, il s’en est approché. Je n’ai pas eu le temps de le rattraper ni de crier pour le mettre en garde, une main l’a touché à la truffe et Ursule s’est évaporé dans la seconde. Il me manque, c’était mon seul compagnon depuis que les nantis ont quitté la région. Nous ne sommes plus qu’une poignée à vivoter dans ces tours délabrées, calfeutrant nos entrées et profitant des moments où l’électricité fonctionne pour repousser les hommes de brume. En ville, il paraît que les riches se sont équipés de climatiseurs puissants partout où ils séjournent. Ils pompent toute l’électricité, nous condamnant à l’angoisse permanente d’une attaque de ce peuple gris, silencieux, qui prospère par contact. Tout être vivant touché par un homme de brume disparaît immédiatement. On dit que les disparus se fondent en une masse nuageuse épaisse et sombre, le temps d’un mystérieux apprentissage, et qu’ils n’en sortent que pour venir chercher parmi les vivants de quoi alimenter la masse de brume. On dit que la masse est vieille comme le monde, mais qu’elle s’est mise à grossir récemment, qu’elle a muté à cause de la pollution. Elle est devenue sombre, agressive et ne cesse de s’étendre à nos dépends. Personne ne connait son but. A la télé, ils disent que c’est un phénomène passager, que ça va se dissiper, mais je vois bien que ça s’épaissit de jour en jour. Les hommes de brume se déplacent en groupe et prennent tous ceux qui croisent leur route. Leur peuple ne cesse de croître. Depuis leur arrivée, nous vivons une guerre contre un ennemi immatériel, nous formons une armée condamnée à se protéger avec de dérisoires ventilateurs... Et bientôt, les hommes de brume seront si nombreux et si denses que nos misérables pales ne ferons rien de plus que les chatouiller.

Je suis fatiguée. Je ne vais pas pouvoir lutter longtemps. S’il revient par la fenêtre ou par la cheminée, il m’aura forcément. J’approche encore la chaise de mon bouclier de vent pour me reposer un peu.

Un cri déchire la nuit, glaçant, inhumain, comme poussé par une horde de loups. J’ai dû m’endormir. Le ventilateur tourne toujours, mais je me trouve cernée d’une brume grise qui recouvre le sol sur au moins cinquante centimètres d’épaisseur. Ma chaise est posée au milieu d’un espace vierge de ce coton sombre, comme sur un îlot protégé.
Ils sont nombreux, ils sont passés sous la porte et prennent leurs aises, formant un bloc compact. A chaque cri, j’ai l’impression que la masse se contracte, comme si les hommes de brume réagissaient. Des cris suivis de spasmes de brouillard. Je comprends que c’est leur cri de guerre que je perçois, leur rituel avant l’attaque. Je vais crever dans cet appartement miteux, dans cette tour glauque, dans cette rue sombre et déserte, dans partie oubliée de la ville. Inutile de crier, personne ne m’entendra.
Soudain, tout s’éteint autour de moi. Coupure électrique. Dans un silence angoissant, j’entends le bruit déclinant des pales qui ralentissent. Elles vont s’immobiliser et je vais mourir. La masse sombre forme un bloc asphyxiant qui se rapproche. Je ferme les yeux. Mes pensées s’envolent vers Ursule, qui n’a pas émit un jappement lors de sa disparition. Mon chien qui aimait courir dans les bois, à une époque pas si lointaine. L’évocation de la forêt, des arbres et de la verdure, du ciel bleu, me détend. Immobile sur ma chaise, je décide ne plus lutter, mais plutôt de continuer à rêver et de laisser venir l’homme de brume pour ma sentence. On dit que c’est sans douleur et je tiens à partir avec de belles images.
Mon chien, joyeux, gambade après des papillons, un vent tiède agite les fleurs roses et blanches qui parsèment la clairière où je lui envoie sa balle bleue. Autour de nous, des gens somnolent, pique-niquent, profitent du soleil. Ces temps insouciants me semblent appartenir à une autre vie, pourtant c’était il y a quelques années à peine.
- Je vois que tu connais mon passé.
Je sursaute. La voix vient de l’intérieur de ma tête. Je plisse les yeux et réussi à distinguer quelques silhouettes sombres autour de moi.
- C’est moi qui te parle
Le plus grand s’est détaché de la brume qui emplit mon appartement et a fait un pas en avant. Sa voix est chaude, il n’a pas l’air agressif, mais je reste sur mes gardes.
- Cette clairière, je la connais. Moi aussi, j’ai vu les papillons, senti les fleurs, caressé les feuilles sur les branches des arbres...
Je parviens à balbutier.
- Qui êtes-vous, pourquoi nous détruisez-vous ?
- Vous vous êtes détruits seuls. Nous ne faisons que collecter les restes vivants de votre civilisation. C’est votre pollution qui nous a condamnés à la grisaille et à l’errance. Votre pollution qui a fait de nous ce que nous sommes...
Il s’avance d’un pas. Derrière lui, les autres se fondent toujours en un bloc compact. Ma fin est proche. Dans un réflexe de survie, je m’accroche à mon rêve. Pas question que cette créature perturbe mes derniers instants. Je rappelle à moi les arbres, le bleu du ciel, la chaleur du soleil.
Le temps s’étire avant que ma tête se mette de nouveau à résonner de la voix de l’homme de brume.
- Tu m’émeus, parce que tu partages mes souvenirs. A titre exceptionnel, je vais te laisser vivre.
Je n’ose pas bouger. Comme pour confirmer les paroles de leur chef, le peuple de brume se dissipe dans un silence cotonneux et disparait par les fenêtres, la porte et les aérations.
- Mais ce n’est qu’un délai que je t’offre. Dans peu de temps, toi et ce qu’il reste des tiens mourrez de chaud, de soif et de faim. Vous n’aurez pas à vous en plaindre. Vous l’aurez cherché. Et nous prendrons votre place, pour l’éternité.
Après ce froid constat, il s’évapore sous mes yeux.

Il me faut quelques minutes avant, tremblante, de pouvoir traverser l’appartement pour en ouvrir la plus grande baie vitrée. J’habite au treizième étage. De là-haut, face à un horizon désolé, dans la moiteur grasse de cette fin de journée, je peux contempler le nuage noir qui s’étend un peu plus chaque jour. A ma gauche, les lumières des quartiers favorisés où le souffle des climatiseurs en repousse difficilement la progression.
Je sais que l’homme de brume a raison.
Bientôt, sauter sera la seule solution.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Gil · il y a
Bonne idée que ces hommes de brume et terriblement évocateur de l'avenir qui nous menace : moi personnellement, j'ai encore un peu de temps car j'habite les beaux quartiers mais vous... je ne vous en voudrai pas si vous sautez, allez, allez, un peu de courage ! ( Je plaisante à peine...)
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Gecko Bleu · il y a
J'y vais...
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Zurglub · il y a
J'aime bien votre texte, on est pris dans l'histoire, on sent la tension monter, ça m'évoque "Je suis une légende" de Matheson. Un seul petit regret, c'est la prise de parole de l'homme de brume. Quand il dit qu'il est le fruit de la pollution des hommes çaenleve tout de suite la part de mystère sur l'origine de ce phénomène. Mystère que j'aurais préféré garder. Bon texte néanmoins. Merci Gecko bleu !
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Gecko Bleu · il y a
Merci, ennemi de Spirou :-)
Disons que j'ai tenté la parabole sur le mauvais traitement infligé à notre belle planète...

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Annie Breysse · il y a
J'ai beaucoup aimer, je vote. Je vous invite à lire mon texte -Une brume extraordinaire- bonne soirée à vous !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Jeanne · il y a
Paysages d’apocalypse, ambiance de fin du monde, un paradis perdu, un climat perturbé, déréglé au point d’en devenir fou, une pollution extrême, une nature qui mue et mute, des êtres humains, des animaux à l’abandon, en perdition. Et dans ce chaos émerge le peuple de brume omniprésent, omnipotent se mouvant sous forme d’enzymes gloutons, engloutissant mondes humain et animal, pour leur défense, de dérisoires boucliers de protection, des ventilateurs qui tournent à plein régime, seuls moyens de se raccrocher à la vie, seuls instruments de survie.
Mais voici qu’une panne d’électricité, une baisse de puissance d’énergie compromet fortement la situation, précipite la suite des événements. Et règne et plane un silence pesant, un suspense haletant, un instant de flottement, un instant suspendu hors du temps. Un homme de brume qui paraît, tend une main, laisse un délai, un sursis, apparaît humain dans une humanité moribonde. Un texte subtil, superbe, sublime que j’ai lu, bu comme du petit lait, léger, aérien tel un nuage de lait, un nuage dense, épais, opaque comme un écran de fumée ou quand les brumes basses de novembre s’étendent et s’emparent de toutes choses. Passez me voir Gecko sur Brume de lune, une brume bleue à laquelle, me semble-t-il, vous ne serez pas insensible.

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Danielle · il y a
Vraiment votre texte est magnifique, en plein dans la réalité et le rêve, j'aime beaucoup le passage où vous vous raccrochez à votre rêve, c'est beau ! Vous avez beaucoup d'imagination
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Gecko Bleu · il y a
oh merci!
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Melting · il y a
pensez à l'avenir !
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Gilbert Legrand · il y a
Très beau texte à la fois sombre et pleins de belles images. un constat sur la pollution toujours croissante. Merci pour ce moment
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