L’homme bleu

il y a
4 min
3 011
lectures
401
Lauréat
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Ce texte contre l'exclusion, volontairement décalé, parvient à faire passer son message sans être moralisateur. Le style sans fioritures, le ton

Lire la suite

On m’a dit « un peu décalé ». J’ai eu une vie professionnelle variée, marquée par la publicité, et surtout par 25 ans comme éducateur puis directeur, au Ministère de la Justice. Je  [+]

Image de Printemps 2020

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Je suis un homme. Un homme normal ; enfin à peu près. Avec tout ce qu’il faut pour être un homme. Sauf que je suis bleu. La peau bleue. Alors je suis sur le trottoir d’en face. Celui où les normaux ne vont pas. On dit que je ne suis pas normal. Le corps médical a hésité longtemps pour savoir s’il devait me classer parmi les handicapés. Finalement non. J’ai été déclaré normal. Par le corps médical, pas par les gens. Je suis normal pour la sécurité sociale. Mais je circule sur le trottoir d’en face. Celui où vous n’êtes pas. Et si par hasard vous y êtes, vous changez vite de trottoir. Ce qui fait que je suis toujours sur le trottoir d’en face.
J’ai peu d’amis. On les compte sur les doigts de la main. Deux. Deux doigts, pas deux mains. D’abord il y a Patrick. On se téléphone en moyenne une fois par mois. Enfin à peu près. Il habite loin. J’ai le téléphone en horreur. Devant lui on mesure la vacuité de notre existence.

— Ça va toi ?
— Oui moi ça va, et toi ? Je suis allé faire des courses, je suis un peu essoufflé. Et tes parents, ils vont bien ?

Moi je n’ai pas de parents. Enfin, je ne les ai plus. Ils étaient normaux. Je ne sais pas d’où me vient ma peau bleue. Et avec Patrick on continue. Ça dure un quart d’heure.

— Je viens de toucher mon RSA.

Oui, je suis au RSA. C’est passionnant à dire, comme info. Ce n’est pas que je ne veux pas travailler, mais personne ne veut de moi. Si ! Parfois. J’ai fait manutentionnaire à plusieurs reprises. Ou manœuvre. Pour ça, les employeurs ne sont pas trop regardants. Quand je travaillais, je pouvais dire à Patrick :

— J’ai du travail. Je suis manœuvre dans une entreprise de travaux publics. Une mission de quinze jours. Après je ne sais pas.

Et Patrick me répondait :

— Tiens bon. Moi ça va. Je ne me plains pas. Au bureau, ça va. Avec ma femme, on pense bien à toi.

Oui, car Patrick est marié. Moi je ne le suis pas. Et Patrick continue : 

— Il fait beau ici. Et chez toi ?
— Non, chez moi il pleut un peu. Depuis trois jours, mais un peu.

Un peu, ça donne un intérêt à la chose. Sinon ça pourrait être beaucoup, ou des trombes. Ça aussi c’est bien des trombes. Ça fait plus vivant, plus passionnant. Bon ! Quand on a fini ces trucs insipides avec Patrick, je retourne à ma quasi-solitude. Je dis quasi parce que je ne vous ai pas parlé du deuxième doigt de la main. Elle s’appelle Léa. Et je l’aime. Je ne sais pas si elle m’aime, mais on se voit souvent. Il n’y a qu’elle que je vois souvent. Les gens nous regardent bizarrement. Ils doivent se dire : « Que fait cette fille avec ce gars bizarre à la peau bleue ? Il doit être malade. Et si c’était contagieux ? » Non, je ne suis pas malade et ce n’est pas contagieux. Et puis le bleu c’est beau. Un peu froid, mais beau. Avec Léa, l’autre jour, on est allés au zoo et puis on a mangé une glace chez le glacier italien. Je crois que ce sont les glaces qui sont italiennes. Pas le glacier. Léa a effleuré ma main et j’ai effleuré la sienne. On n’ose pas s’embrasser comme font les amoureux parce que ça inquiéterait trop les gens. Ceux du trottoir d’en face. Et puis on n’est pas sûrs. Est-ce qu’on s’aime vraiment ? Ne sommes-nous pas trop différents ? Et si on faisait un bébé, de quelle couleur serait-il ? Le pire serait qu’il soit gris. Ça, le gris, c’est franchement moche pour une peau. Le bleu avec le normal, ça risque de faire gris. Remarquez, qu’est-ce qui est normal au fond ? Les noirs sont noirs. Enfin marron. Les jaunes sont blancs. Les blancs sont roses. C’est moche un blanc en fait. Enfin souvent. Le noir, il est noir tout le temps. Mais le rose, il varie selon les saisons. Rose blanc l’hiver, rose bronzé l’été. Pourquoi dit-on les blancs ? Ils ne sont pas blancs les blancs. Ce sont les jaunes qui sont blancs. Et les noirs ne sont pas tout à fait noirs. Moi je suis tout à fait bleu. Ça vient peut-être de la noblesse ? On dit que les nobles avaient le sang bleu. Peut-être que ça finit par passer sur la peau ? Du coup, je me sens davantage normal et je ne regrette rien pour la sécu. J’aurais eu des avantages à être considéré comme handicapé, mais non. En vérité, je suis normal et tant mieux.

Léa me regarde. Elle a les yeux bleus. Elle est rousse. J’adore les rousses. Elle, elle a la peau blanche. Vraiment blanche. J’adore les rousses à la peau blanche. Je trouve qu’il n’y a pas de plus belles femmes que les femmes rousses à la peau blanche. Et puis elles ne varient pas comme les autres roses. Elles évitent le soleil, car sinon elles en prennent un coup. Elles deviennent rouges. Alors, pour éviter ça, elles portent de grands chapeaux. Ils sont souvent jolis leurs chapeaux. Mais là, comme il pleut un peu, Léa elle a pas pris son chapeau. Elle ne risque pas les coups de soleil. Elle est vraiment très belle. Je la protège sous mon parapluie. Du coup, on ne voit pas trop du trottoir d’en face que je suis bleu. Il y a même des gens qui se risquent sur notre trottoir. Quand ils s’aperçoivent de ma différence, ils veulent changer de trottoir, mais il est déjà trop tard. En fait, je n’avais jamais eu l’occasion de le remarquer, mais ils sont tous différents. Nous sommes tous différents. Moi j’ai la peau bleue. Et Léa la peau blanche. On se serre de plus près sous le parapluie. Elle s’accroche à mon bras et elle sourit. Comme elle est belle Léa quand elle sourit ! Je l’adore. Je rêve qu’on est normaux, dans une foule normale. Personne ne change de trottoir à notre approche. On est tellement nombreux qu’on ne voit que le nombre et qu’on ne remarque personne en particulier. Il y a même une fille en fauteuil roulant. En fait, c’est Léa. Je ne vous l’ai pas dit ? Léa est handicapée. Elle est en fauteuil roulant. Elle est belle Léa avec ses cheveux roux et sa peau blanche. Et moi, j’ai la peau bleue.

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Ce texte contre l'exclusion, volontairement décalé, parvient à faire passer son message sans être moralisateur. Le style sans fioritures, le ton

Lire la suite
401

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Nzálé

Sandra Dullin

Nzálé, c’est comme ça qu’on le nomme. Buffle, en lingala. C’est l’homme qui l’a choisi, le géant, le chef. Son vrai prénom, celui d’avant, il ne s’en souvient pas.
Ils sont plus... [+]