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L'heure de la sieste

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Au fond de la grande salle un impressionnant monstre en bois contenait tous nos oreillers. À chacun le sien. Les mamans avaient cousu les initiales de leur progéniture respective en haut à gauche. Le mien était celui qui n’en avait pas. Maman détestait coudre.
Je me tenais toujours en retrait. J’attendais que tous se soient bagarrés. « Non c’est le mien celui-là. – Non c'est c'lui là le tien ! - Maîtresse il m’a pris mon oreiller ! ». Je n'avais pas beaucoup d'amis.
Lorsque le monstre s’était vidé de sa substance, je m’approchais doucement, attrapais l’un des quatre coins du bout de tissu rembourré, le faisais glisser jusqu’à la dernière surface de lino non acquise et m’allongeais là. C’était dur et inconfortable.
Dans ce silence, nous ressemblions à de tout-petits morts qu’on aurait laissés là après l’apocalypse. Un sanctuaire d’enfants.

Je ne dormais pas. J’attendais que sonne l’heure de la fin. J’avais peur de ne pas l’entendre et de rester là, seule morte, à dormir.
Alors j’observais. J’observais ces petites masses qui montaient de quelques centimètres et redescendaient de façon régulière. J’observais le filet de bave qui stalactitait sur la lèvre inférieure de mon camarade de droite.
La maîtresse passait en revue sa troupe. Zigzaguait entre ces pions posaient là, au hasard. Certains élèves dissipés ne supportaient pas ce silence, ce stagnatisme et le faisaient pleinement savoir au reste de l’effectif. Alors la punition tombait. À un des quatre coins, ou bien corvée de rangement d’oreillers.
Et enfin il était l’heure de rentrer en classe. Certains s'étaient inévitablement endormis. « Chut ! Ne réveillez pas vos camarades !», nous ordonnait la maîtresse. J’étais terrifiée. Qu’allaient-ils ressentir lorsqu’ils se réveilleraient ? Lorsqu’ils prendraient conscience du vide autour d’eux ? Alors parfois, par solidarité égoïste, je donnais un petit coup de pied dans le dos de ceux que je pouvais atteindre. En sursautant, ils se levaient et s'empressaient de se remettre dans les rangs, en essayant de ne pas penser au drame qui aurait pu se produire.

Un après-midi de juin, la danse des oreillers recommença comme tous les autres jours. Celle-ci allait être différente. Différente à cause de la bougie de plus sur mon gâteau d’anniversaire de la veille. Une partie de la famille s'était attablée dans notre appartement, à maman et à moi. Une heure de joie en entraînant une autre, je dépassai l’heure du couvre-feux de façon tout à fait excessive et me retrouvai assise, les yeux mi-clos, quelques heures plus tard, en classe. Quel soulagement fut le mien, pour la seule et unique fois, lorsque sonna l’heure de la sieste. Dans le peloton de tête, je saisis dans un dernier effort ce petit nuage blanc qui allait m’emmener au pays des rêves.
Et alors je ne pensais plus aux risques de ne pas me réveiller. Alors je ne me rappelais plus les angoisses que furent les miennes. Je m’endormais. Doucement. Apaisée. Comme à la maison.
Et bien évidemment ce fut le drame. Ce drame même auquel j’avais réussi à échapper jusqu’à présent. Mais la peur ne me dévora pas tout de suite. Me laissa un moment de répit. Le questionnement.
Où étais-je ?
Le soleil me chatouillait doucement le visage. Puis l’adrénaline prit en attaque mes tempes. Je me levai d’un coup d’un seul. J'étais à l’école. Pourquoi n’y avait-il personne ? Où étaient-ils, tous ? Il n’y avait aucun bruit. Rien. La porte de la classe était fermée. Cette vision morbide que j'imaginais tous les jours prenait toute réalité.

J’ai dormi à l’école, à l’heure de la sieste et fis mourir mes camarades.
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