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L'hésitation

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Il travaillait dans cet atelier depuis vingt-cinq ans déjà. Ses toiles étaient toutes disséminées au quatre-coin de la pièce. L’odeur de peinture qui y régnait semblait avoir pris possession des lieux depuis bien longtemps. Les œuvres éparpillées étaient pratiquement toutes identiques. Elles représentaient la même silhouette, le même portrait, le même rêve. Elles dessinaient une jeune femme aux yeux bleus et au cheveux long teintés d’un roux identique à celui d’un renard. Sa longue robe blanche descendait jusqu’en bas des chevilles. Il avait cru bon de rajouter une ombrelle dans sa main gauche. Tout autour d’elle, la couleur des coquelicots faisait ressortir la blancheur de sa peau.
Toutes ces années, il les avait passées à essayer d'oublier dans la peinture ce visage qu'il n'avait pas osé suivre un matin. Elle lui avait pourtant demandé une fois et une seule, de partir avec lui.
La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, c’était en gravissant tous deux les marches qui menaient à la salle Pleyel. Il prit comme elle le couloir menant au balcon sans prêter attention à cette femme. Se sentant suivie, elle se retourna subitement et le dévisagea longuement comme si elle découvrait un visage qu’elle attendait depuis toujours sans le savoir. Dès le début de cette rencontre, ils avaient connu l'un et l'autre ce coup de foudre dont tout le monde parle sans l'avoir vraiment rencontré. Il se souvenait alors de ces moments magiques. Il partait de chez lui, heureux, libre et plein d’espoirs pour aller la chercher. Chaque jour, un bouquet de fleurs à la main, il prenait son temps et s’amusait à changer sans cesse de chemin, dans le seul but de savourer l’instant présent qui n’appartenait qu’à lui.
En peignant sans cesse depuis qu’elle avait disparu de sa vie, il se remémorait avec nostalgie et tristesse, ces longues heures de promenade, l’un et l’autre sans parler. Ils n’entendaient alors que leurs souffles épuisés par les émotions qu’ils ressentaient tous les deux en même temps, dans le silence de leurs pas. Le soleil aidant, même avec une ombrelle, la moiteur de leurs deux mains les empêchait de se séparer ne serait-ce qu’une seconde. Quand elle se serrait dans ses bras à la fin de chaque promenade, en fixant son regard, il avait le sentiment qu'il pouvait la protéger tout le restant de sa vie.
Mais il ne l'avait pas fait.
Il avait atteint depuis toutes ces années de solitude un tel savoir-faire dans l'art d'oublier. Son pinceau peignait sans cesse ce visage, jusqu’à ce qu’il ne se rende plus compte de la ressemblance avec cette femme qu'il avait aimée. Il pansait ses blessures en essayant de ne plus penser. Que s'était-il passé dans son esprit ce matin-là quand elle lui dit :
« Partons maintenant ! Laissons là tout ce que nous avons. A deux nous formerons une fine équipe pour affronter la vie. »
L'expression qu'elle venait d'employer pour décrire leur relation fusionnelle lui semblait peu appropriée, désuète, inhabituelle et brusque dans la bouche d’une si jolie créature. Cette phrase ainsi prononcée lui fit alors perdre instantanément toute confiance en lui, en elle, en eux. Etait-ce le mot « maintenant » ou l’expression « affronter la vie » qui le fit renoncer subitement ? Il avait tout simplement peur de vivre.
Et s'il se trompait ?
Et si elle le trompait ?
Et s'ils se trompaient tous les deux ?
Une multitude de questions surgit à l'écoute de sa demande. Après tout, ne devrions-nous pas dans un premier temps mesurer la sincérité d'un amour à la façon dont l'un et l'autre ont de le décrire ?
Mais il ne voulait pas précipiter les choses. Il ne pouvait s'empêcher d'apporter comme seule réponse à sa requête une multitude de remises en question philosophiques sur ses propres sentiments. Cette attitude lui permettait une fois de plus, de reculer l’échéance de la décision qu’il devait prendre.
Il se sentait moins fort qu'elle.
La vérité était là.
Devant cette femme qu'il avait toujours trouvée unique, il n'avait comme réponse qu'hésitations et doutes. Ce n'était pas la première fois qu'il hésitait.
En y réfléchissant bien il avait toujours hésité. Déjà tout petit quand sa grand-mère lui demandait s'il préférait son père ou sa mère, il hésitait déjà. Plus tard à l'adolescence, entre les filles et les garçons il hésitait encore. Ensuite quand il commença à travailler, il hésitait aussi entre mener une carrière imposée par les rouages de la société ou mener sa propre vie, celle pour laquelle on se sent destiné au fond de soi. Il avait d’ailleurs toujours détesté les êtres qui pensent avoir réussi leur vie alors qu’ils ne sont pas encore morts. Car tout peut encore arriver. Surtout le malheur.
Cette femme lui avait posé une question qui le ramenait à ses propres défaites.
Ne jamais savoir quand il faut choisir et partir.
Voilà pourquoi il peignait. Il peignait pour l'oublier.
Il peignait car il était malheureux.
Mais depuis quelques temps, il ne touchait plus à ses pinceaux. Il lui semblait enfin avoir fait le tour de la question, le tour de sa vie. Il n’était donc plus nécessaire de repartir sur le même chemin qui encerclait la médiocrité de son existence.
Il ne peignait plus. Il lui semblait être arrivé au bout de l'oubli. Il savait que la peinture lui avait tout apporté et que le temps lui était compté.
Vis à vis de la mort il se sentait serein. Il pouvait partir en toute simplicité car quand on hésite entre soi et soi-même, on ne fait de peine à personne. Choisir c'est déjà éliminer l'autre. Mais quand l'autre n'existe plus, on ne détruit que soi pensait-il.
Pour la première fois de sa vie il allait choisir.
Choisir sans hésiter.
Choisir de partir seul.
Il lui semblait pour une fois très facile de se décider car il savait qu'il ne se tromperait pas. Il acheva sa dernière toile et se servit un grand verre d'eau. Il alla dans la salle de bain et prit un cachet. Il choisit alors sans hésiter d'avaler la boîte entière. Allongé sur son lit, il attendait.
Il attendait qu'elle revienne.
Alors il hésita à fermer les yeux pour la dernière fois.
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Norah L'Hirondelle · il y a
Superbe.
C'est génial.
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Je vous invite à me lire, voter et me donner votre avis sur mon texte qui concourt dans la catégorie 11/14
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-cabane-5
Merci =)

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Long John Loodmer · il y a
A l'orée de la mort, ne restent que les regrets
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Vrac · il y a
Quelle mélancolie, d'une vie qui tient en une page, mais pourrait faire un roman. J'aime sans hésiter, quoique avec un goût de tristesse
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Frédo Le Coureur · il y a
Merci
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Edmée Mallune · il y a
... Art-Thérapie... si efficiente qu'on veut nous le faire croire ? Je préfère l'écrit : mon vote !
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Gesanne · il y a
Malgré tout cet homme malheureux a fait des choix !... Le choix de ne pas la suivre . le choix de peindre plutôt que de se conformer à des normes sociales plus conventionnelles, puis le choix d'arréter tout, là, maintenant. Choisir l'heure de sa mort. Courageux par désespoir. C'est terrible, triste et émouvant.
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M. Iraje · il y a
Une oeuvre accomplie ☺☺☺ !
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Ody · il y a
Je ne peux pas encadrer la mort...
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Frédo Le Coureur · il y a
Trop fin .
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Didier Poussin · il y a
Choix difficile
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Zérial · il y a
Ne s'appelait-elle pas Camille cette jolie femme aux coquelicots? Je vois l'oeuvre démonter et je trouve que c'est une belle idée d'avoir créer cette fiction d'après un tableau.