L’héroïne d’Octobre oseR

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Architecte à temps plein et rêveuse à temps partiel (ou l’inverse), je me plais à imaginer les histoires des gens que je rencontre et des lieux que je traverse. Qu’elles soient fictives ou  [+]

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Personne ne le sait et pourtant. Depuis hier elle avance sans envie de les voir, tous ces gens bien portants qui nourrissent ses larmes. Son pas est monotone, sa silhouette fantôme, quand elle lève la tête c’est pour chercher un mouchoir. Elle ne cesse d’y penser, se le répète : elle se sent désormais incomplète. Elle en veut à la vie : elle est trop jeune, ses ambitions trop précieuses, ses amis trop ignorants, tous les prétextes sont bons pour parfaire son sentiment d’injustice. Même le mannequin en vitrine la convainc qu’elle n’est plus vraiment femme : son reflet l’habille de fatalité et ne se projette dans aucun chemisier. Elle se persuade alors que n’importe quel autre corps saurait mieux le porter... Quand elle arrive à la gare, ses yeux mouillent encore le pavé.

Assise de travers, bloquée entre une vitre taguée et un voisin encombrant, elle accroche au-dehors son regard fuyant et agite son pied. En face d’elle, une jeune femme prend place et bat également du pied, en rythme. Ça la dérange, elle n’aime pas les gens qui se font remarquer. Néanmoins, elle l’observe et préjuge : avec son air vif et ses cheveux bouclés, on dirait une lionne dansante, impatiente de quitter sa cage. C’est une nana indépendante, ça se voit tout de suite, elle n’a pas besoin de l’approbation des autres pour avancer : c’est une fonceuse éclairée, une lumière autoguidée, fraîche et chaude à la fois... Bref, elle l’envie ; comme une meilleure version d’elle, une femme dont l’avenir n’est pas entaché.

Ladite lionne, elle, est tranquillement installée. On lui loue des regards doux qu’elle feint d’ignorer ; après tout, qui repousserait l’éventualité de recevoir quelques mots coquets ? Elle a de la chance : sa présence suffit à diriger l’attraction et accroître son mystère. Mais en ces lieux, elle étouffe. Elle retire d’abord sa veste, puis d’un geste bref mais décomplexé, réajuste le corsage autour de son sein... imparfait. On l’a vu, c’est certain : devant elle, une femme de son âge semble effarée. Ça l’amuse. Impassible et moqueuse, elle bombe un peu plus le torse et se penche lascivement en arrière. Les yeux ne mentent pas et les siens disent ardemment « fichez-moi la paix, je sais ce que j’ai et fais ce qu’il me plait ! » Ça la rend encore plus belle, sauvage ou amazone. Ironiquement, dans la jungle humaine, c’est une prédatrice en proie à la jalousie des autres. Mais dans ce train, elle devient celle qui n’a pas froid... Celle qui dans les yeux de sa chétive voisine est désormais vue comme une véritable héroïne.

L’héroïne de son jour d’après.

Elle sort alors de sa poche le dépliant qu’on lui avait donné et le relit : « Dans Octobre Rose il y a ose ».

Et si elle osait lui en parler ?
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