L'héritage

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Bonjour à tous ! J'aime explorer différentes formes d'écriture (nouvelles, poèmes, textes de chansons, aphorismes parfois...). Je compose aussi des chansons et me passionne pour la photographie  [+]

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Une lumière éclatante se déversait dans la chambre, donnant au mobilier une existence crue, presque obscène. Paul avait dû prendre sur lui pour en franchir le seuil et ce fut également avec peine qu'il détourna son regard de la poussière qui dansait aux carreaux de la fenêtre. Il ne voulait pas laisser libre cours à l'une de ces contemplations vagues dont la fréquence accrue l'inquiétait et qui le laissaient toujours avec la douloureuse sensation que la réalité de ce qui l'entourait était sujette à caution.

Malgré tout, le jeune homme laissa un instant l'odeur familière – un mélange d'encaustique et d'herbe fraîchement coupée – réouvrir en lui les premières pages de son existence puis il constata sans surprise que chaque objet était à sa place, prêt à dévoiler l'histoire qu'il recelait derrière son apparence dérisoire. Cette pièce banale à la peinture défraîchie par les ans avait été le théâtre de ses jeux d'enfant, une sorte de sanctuaire où les éclats de rire s'élevaient avec la grâce des psaumes et ce jusqu'à ce soir de novembre où son père, en quittant les siens, avait commis l'ultime profanation.

Paul avait quitté l'enfance plus rapidement que la plupart de ses amis mais il n'avait su nager qu'entre deux eaux et il acceptait avec fatalité que le ressac le déposât de temps à autre dans la maison familiale. Depuis la mort de sa mère, celle-ci n'était plus habitée et les voisins, un couple de sexagénaires que Paul avait toujours connu, s'étaient proposés gentiment d'en assurer l'entretien le temps qu'il décidât de la manière dont il gèrerait ce douloureux héritage. Cette belle maison normande avait été le lieu de tant de désillusions qu'il en arrivait même à douter que d'autres occupants, malgré toute leur bonne volonté, puissent s'y épanouir durablement. Pour cette raison, et pour d'autres plus obscures dont il aurait eu toutes les peines à rendre compte, il retardait la vente.

Alors qu'il venait de perdre sa mère et que sa solitude se faisait plus mordante, son père avait ressurgi de manière inexplicable dans sa vie par l'intermédiaire d'une lettre, Paul se demandant d'ailleurs comment celui-ci avait pu trouver son adresse alors qu'il changeait si souvent de logement et de travail. Ce courrier, qui ne quittait pas la poche intérieure de sa veste, proposait une rencontre et laissait, afin d'en régler les modalités, l'adresse d'un hôtel d'une ville voisine où son père comptait descendre durant quelques semaines.

Le jeune homme poussa un profond soupir, comme pour chasser les fantômes du passé, puis reprit conscience de ce qui avait motivé sa venue dans la chambre de son enfance en cette belle fin d'après-midi printanière. Il s'assit comme il le put à son bureau d'écolier pour re-parcourir un article dont il connaissait déjà parfaitement le contenu. Il s'agissait d'une affaire qui avait occupé par le passé la première place dans la rubrique des faits divers. Un forcené – les enquêteurs avaient mis longtemps pour faire les recoupements – avait semé une véritable vague de terreur dans le pays, frappant au hasard ou selon une logique connue de lui seul avant de cesser ses méfaits aussi brutalement qu'il les avait commencés.

D'autres faits divers – comme toujours – avaient ensuite occupé les esprits mais Paul avait été marqué par cette histoire particulièrement sordide et avait acheté dernièrement un magazine qui faisait le point sur les rares affaires criminelles modernes demeurées irrésolues. Mû par une curiosité morbide qu'il aurait combattue en temps normal, voulant prétentieusement réussir là où la police avait échoué, il s'était penché sur le parcours du tueur et avait fini par se persuader qu'il ne pouvait être question de hasard. Et d'ailleurs, plus il lisait le nom des villes sinistrement visitées par le meurtrier, plus il sentait quelque chose d'obscur se réveiller en lui.
Il ouvrit le tiroir du bureau et en sortit des cartes postales retenues par un élastique rongé par le temps. Après avoir quitté la maison, son père lui avait écrit pendant quelques années au gré de ses déplacements professionnels. Paul observa les photographies des villes et de leurs monuments qui avaient peuplé – il s'en souvenait encore nettement – son imagination d'enfant abandonné, puis passa calmement en revue les cachets de la poste. Une fois cela fait, il remit tout à sa place avant de se lever afin de libérer ses jambes endolories.

Paul serait au rendez-vous.

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