L'hamburger

il y a
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Une assiette creuse, deux couverts. Des robes démodées. Des cartes de voeux. Un hochet et une photo de mariage, « Jean et moi, 17 avril 1951 ». Tout ce qu’il restait de la vie de Pierrette  [+]

Image de Automne 2015
Je passais ma main sur son dos nu, mes doigts serpentaient entre ses omoplates. Nous étions allongés dans l’herbe, bouquinant, discutant. Son visage était crispé, c’est comme si nos peaux étaient électriques et qu’à chaque contact, je le brûlais. Il ne disait rien. De toute façon, il aurait tout nié en bloc. Mais je ne ressentais plus le halo qui se dégageait ordinairement de lui, qui m’enveloppait, me protégeait, faisait que j’existais. Je pense qu’il l’avait déjà rencontré.
Toutes mes pensées étaient vaines. Les sentiments restreints. Les sensations absentes. Mon cerveau, mon système nerveux tournaient à vide. Les mots étaient impuissants et ne m’ont jamais autant paru aussi banals et inutiles qu’à cette époque-là. Rien ne pouvait me raisonner ou me rassurer, il ne me restait que la colère.

Nous étions moins d’une dizaine de clients assis à la terrasse, mordus par la douce chaleur du soleil du mois d'octobre. J’avais à peine touché à mon hamburger.

Il me fallait réapprendre à exister par moi-même et être ma propre substance. Ma propre matière.

J’ai été très heureux. Face à la mer. Dans des draps en lin. Sur le parking d’un supermarché. Dans une cafétéria déserte, le long d’une route nationale. Lors d’un concert de musique punk dans un entrepôt désaffecté. Sous un arbre dans un jardin public. Dans ses bras. Chez lui, dans un studio. Ici, dans notre appartement trop grand. Pendant qu’il dormait contre moi. Quand il chantait faux ou qu’il imitait sa mère. Lorsqu’il posait sa main sur mon épaule. Je l’ai aimé. Entre les bras d’autres hommes aussi.

Je pense aux paroles de cette chanson : « Mais le p'tit non sur les lèvres d’Anna quand je lui demande encore un peu d’amour ; ce p'tit non-là, c’est d'la mort dégueulasse. »

La viande avait un goût ferreux et amer, malheureux.

Il pense qu’il est lâche et il croit qu’en le disant, il sera pardonné. Il tend sa main vers la mienne, mais se ravise. Il a eu le courage de rester cohérent, mais ce geste suspendu me blesse. Il pleure parce qu’il n’aime pas ce qu’il est en train de faire.

Le plus douloureux, c’est d’être exclu du cercle. Ou de ne devenir qu’une tangente – et je me fous de savoir si quelqu’un d’autre que moi comprend cette géométrie des sentiments.

« Je devais te le dire, je ne supporte plus d’être malhonnête », murmura-t-il en coupant un morceau de muscle rouge.

Le mot apparaît pour la première fois, à la fin du douzième siècle, pour signifier « déserté ». Il vient d’un mot latin construit en opposition à consolare, « abandonné, privé de ». Ensuite, dès 1300, il prend le sens de « dépeuplé et ravagé ». Vers 1360, Baudouin de Secours l’utilise pour rendre l’idée d’être plongé dans l’affliction. Le mot subit ensuite une affaiblissement de sens en devenant synonyme de contrarié et fatigué. Rousseau l’emploie, dans Les Confessions, pour décrire ce qui est insupportable ou décourageant.

(La serveuse a desservi mon plat en feignant de ne pas voir qu’il était encore intact.)

... Il a baissé les yeux sur son assiette et a dit qu’il était désolé.
Non, moi, j’étais désolé.

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Keith Simmonds · il y a
Très instrctif et bien écrit, ce texte! Bravo! Mon vote n0 13! Mon poème, PREMIERS FROIDS, est en compétition. Je vous invite à passer le voir et le soutenir si le cœur vous en dit ! Merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/premiers-froids-1
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Cajocle · il y a
Une rupture, on est toujours minable.. ou désolé lors d'une rupture.
Mon vote Pye.

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Olivier Vetter · il y a
Un texte qui va à l'essentiel, comme je les aime
Pas de fioritures
Juste ce qu'il faut
+1

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Ophelie F. · il y a
Une fin disséquée à la plume... Puissant. +1
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Vivien · il y a
Arriver à transmettre un sentiment fort en jonglant avec l'étymologie d'un mot… Bravo !
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Cyclamën Animae · il y a
Très fort, comme texte, j'aime beaucoup.
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Marianne · il y a
J'ai été vraiment touchée par ce texte.
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Philippe Larue · il y a
C'est pas Macbeth ce texte!
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Vincent Delaunay · il y a
... qu'est-ce à dire?
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Taï Land · il y a
J'adore ce que tu écris d'habitude, je n'ai pas eu la sensibilité pour apprécier ce texte là
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Lumiyah · il y a
une belle atmosphère, j'ai eu envie de lire votre texte jusqu'au bout, c'est écrit avec pudeur, avec une grande sensibilité, où les sentiments sont au rendez vous, tout est dit mais à demi-mots, on devine une issue triste et désolante, bravo

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