L’exposant en herbe

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Née en 1990 à Paris, mes fictions courtes oscillent entre fragments de la vie quotidienne dans une galerie d'art (Le manteau de vison (Magazine littéraire Le Bruit qui court, été 2018) et petits  [+]

Des photographies sont étalées sur le bureau. J’élabore le catalogue de la prochaine exposition. Un promeneur entre. Nous nous saluons. Cet habitué visite la galerie deux ou trois fois par an.
— Je peux m’assoir ? Tenez.
L’amateur me tend une pochette. Elle contient un feuillet. La présentation d’une exposition. Je parcours le texte en diagonale.
— Je voulais connaître votre avis. En tant que professionnelle.
— Mon avis en tant que professionnelle ?
— Oui. J’aimerais savoir ce que vous en pensez. Je vous parle d’un accrochage modeste. Rien de comparable avec ce que vous faites. Je n’ai pas cette prétention.
Je ne comprends pas sa requête. Je le questionne.
— Quelle est la surface de l’espace ?
— 100 m2. Un peu près. Peut-être plus.
— Jolie surface. 100 m2, ça permet de montrer pas mal de choses.
— On ne peut pas accrocher sur tous les murs. Mais, comme je peins des petits formats...
Le visiteur place ses mains de manière parallèle. À la verticale, puis à l’horizontale. Le geste esquisse un format A4.
— Je me répète. Vous allez pouvoir montrer pas mal de choses.
Un jeune couple achève le tour de la galerie. L’homme s’attarde devant le présentoir des catalogues. Sa compagne l’attend à côté de l’entrée. Elle incline la tête vers son téléphone portable.
— Vous avez vu des choses intéressantes ?
— Oui. Beaucoup.
— Qu’est-ce que vous avez préféré ?
— Les grandes toiles du fond. Les portraits. De K. C’est bien ça le nom du peintre ?
— Oui. K. C’est ça.
— Ça envoie du steak !
Je souris. Je m’imagine la réaction du peintre s’il entendait le compliment.
— Oui. Ça envoie du steak. On peut le dire comme ça !
— Il est du coin ?
— Non. Il est ukrainien. Et, il vit en région parisienne depuis une quarantaine d’années.
— C’est vraiment super en tout cas. Merci pour les infos. Pour l’expo.
Je propose au jeune homme de prendre ses coordonnées s’il souhaite recevoir nos cartons d’invitation. Il décline : « je ne suis pas de la région » et me remercie une dernière fois, avant de sortir au bras de son amie. Je les suis du regard, puis je reporte mon attention sur l’exposant en herbe. Je m’attends à un commentaire. Je penche pour une réflexion sur le relâchement du vocabulaire. La remarque se fait attendre. Je continue le tri des visuels du futur catalogue. J’écarte des propositions moins intéressantes.
— Vous exposez combien de temps ?
— Une semaine. C’est court.
— Ça passe très vite. Mais, vous devriez voir du monde.
— J’espère !
— Il y a du passage à cette époque de l’année.
— Je verrai bien. Je serai là tous les jours de 11h à 20h. Je vais surtout présenter des paysages. Afrique. Asie. Un peu l’Europe.
— Ça plait toujours le voyage. C’est un bon thème.
— Par contre, le lieu est assez excentré.
— Je ne vois pas où c’est. C’est à quelle distance du centre ville ?
— Peut-être cinq minutes à pied. Disons sept. Grand maximum. J’avais repéré un endroit mieux situé. Mais, la ville a arrêté de le louer. Je crois qu’ils vont faire des travaux.
Deux promeneurs entrent dans la galerie. Ils avancent rapidement, sans retirer leurs lunettes de soleil.
— Ce n’est rien sept minutes. Il suffit d’un affichage efficace. Il faut aussi que l’équipe de l’Office de Tourisme informe les visiteurs. Qu’elle réponde aux questions.
Les deux promeneurs aux solaires font demi-tour, accélèrent le rythme de leurs pas et sortent.
— La ville s’en occupe. Il y aura un peu de communication. Des affiches.
— D’un autre côté, vous verrez moins de flâneurs. Vous éviterez les visiteurs qui entrent sans regarder.
— J’espère surtout voir un peu de monde. Puis, cette exposition me permet de faire le point. Je suis ingénieur, mais je peins depuis longtemps. À côté de mon travail. J’ai plus de temps maintenant. Je voudrais savoir si je dois continuer. M’acharner.
— Tous les artistes doutent. C’est normal.
— Oui, bien sûr. Je sais.
Je désigne les toiles de K. d’un geste circulaire.
— Regardez K. Il n’est pas tranquille. Il questionne. Il cherche. Il tente. Je crois que l’incertitude alimente le processus créatif. Je suis méfiante quand on me parle d’artistes sereins. Un peintre qui ne doute pas est assez suspect.
— Il manque quelque chose. En tout cas, je vous remercie de m’avoir consacré du temps. Je ne parle pas souvent de peinture. Il n’y a pas beaucoup d’amateurs dans mon entourage. Un de mes voisins a la gentillesse de m’écouter. Le pauvre.
Je hoche la tête. Je pianote au dessus des photographies de la maquette. J’inverse l’ordre de deux clichés.
— Je ne suis pas submergée par les clients. Vous avez pu le constater. Bon courage pour la préparation de l’exposition. C’est du travail. On ne s’en rend pas compte.
— En effet. Je suis venu ici pour m’aérer un petit peu. Faire une pause. J’espère que vous viendrez me voir.
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A Terreville · il y a
Un texte sans fioritures qui sait aller à l'essentiel
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Flore · il y a
Un TTC qui relate une rencontre qui semble vécue...Une galerie d'art, un monde particulier...
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce récit réaliste, Charlette ! Grâce à vos votes,
“Vêtu de son châle” est en FINALE pour le Prix Tankas Printemps 2018.
Je vous invite à renouveler votre soutien si vous l’aimez toujours!
Merci d’avance !

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Virgo34 · il y a
Simple et réaliste.
Mon tanka "A l'horizon rouge" est en finale. Irez-vous le relire pour lui confirmer votre premier soutien ?

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M. Iraje · il y a
Une tonalité fort réaliste.
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Charlette · il y a
Mille mercis pour la lecture et le commentaire !
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Nicolas Cny · il y a
Toujours le même charme des aventures dans une galerie d'art ! Un plaisir de lire le prochain épisode !
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Charlette · il y a
Mille mercis fidèle lecteur. Je planche sur un autre épisode.
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Paul Thery · il y a
Effectivement ça semble être (c'est) le compte-rendu fidèle d'une après-midi calme dans une galerie de peinture. Les comportements des visiteurs sont très bien décrits !
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Charlette · il y a
Merci ! Si on saisit l'atmosphère de ce moment sans événement saillant, mon but est atteint ! Un grand merci pour cette lecture.
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Moustache · il y a
Cette nouvelle est un peu nostalgique....imprégnée du temps qui passe.
Le lunettes noires,l'ingénieur....cela sent le vécu chère Charlette

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Charlette · il y a
Je ne pensais pas avoir teinté le texte de nostalgie. Par contre, pour le vécu, c'est une autre histoire. Merci chère Maryvonne de ce premier commentaire !