L’étranger

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Sans mon théorème, il n'y aurait pas d'angles droits, donc pas de maison qui se tiendrait bien droite, au carré, tout serait de travers... et bien d'autres choses encore  [+]

Image de Eté 2016
On l’appelait le doryphore, il venait d’on ne sait où, je ne vous cache pas qu’on ne l’aimait pas beaucoup au village, il n’était pas le bienvenu.
On est un petit village bien tranquille, on ne veut pas de problème, on a nos habitudes, on connait tout le monde, on n’est pas racistes, mais les autres on s’en méfie.
Quand il est arrivé, on a tout de suite compris qu’il ne nous apporterait que des problèmes, avec son regard fuyant et son attitude un peu fourbe.
Il avait une jambe raide et quelques cicatrices sur le visage, ça ne lui donnait pas un air bien sympathique, sans doute les traces de ses mauvais coups passés.
Il nous disait toujours bonjour quand on le croisait dans la rue, sans doute pour nous amadouer, on ne lui répondait pas, ou juste d’un signe de tête, parce qu’on est poli.
De temps en temps il passait au bar et commandait un thé, je rêve, un thé !
Il essayait bien de discuter avec les autres clients qui eux buvaient des boissons normales, du rouge ou de la bière, mais on l’ignorait, de toute façon on ne comprenait rien avec son accent à couper au couteau.
Paulo se foutait gentiment de sa gueule, il l’imitait en boitant exagérément et en disant avec une petite voix pas très ressemblante « Bijour, mon nom c’y Ahmed, t’y m’donne un thé, s’pice de feignasse ? »... Faut bien rigoler un peu.
Le patron du bistrot a fini par lui dire qu’il n’avait plus de thé, l’étranger est sorti avec des larmes dans les yeux, sans doute pour nous apitoyer...
Il n’est jamais revenu au bar, bon débarras.
Vous allez dire que vous doutez de notre hospitalité, mais il fallait voir avec quelle arrogance il nous considérait, un jour il s’est permis de dire à la boulangère qu’elle avait fait une erreur en rendant la monnaie, voleur !
Une autre fois, il avait sorti de sa poche une poignée de bonbons pour offrir à quelques enfants qui sortaient de l’école. Heureusement, les parents avaient bien prévenu les petits de ne rien accepter du doryphore, on ne sait jamais avec ces gens-là.
Seule l’institutrice du village échangeait parfois avec lui quelques mots, quelques sourires, quand elle le croisait sur la place du marché, mais les communistes, ça fait jamais comme tout le monde.
Tous les matins, il se promenait à pied le long du canal, il n’avait que ça à faire c’est sûr, c’est pas le boulot qui remplissait ses journées, pas besoin, y avait la Sécu et le RSA.
Mais Monsieur le commissaire, il devait bien savoir que dimanche dernier c’était l’ouverture de la chasse, c’est dangereux la chasse, faut pas se balader n’importe où...
S’il s’est pris une balle perdue, c’est un malheureux accident, il était au mauvais endroit au mauvais moment.
Le plomb a pénétré en pleine tête, juste derrière l’oreille, une chance pour lui, il n’aura pas souffert.
J’ai du mal à croire, monsieur le commissaire, ce que je lis ce matin dans le journal, les journalistes ne savent pas quoi inventer pour vendre du papier, ils écrivent ce qu’ils entendent, mais nous on juge ce que l’on voit, pour ça on a un sixième sens à la campagne. Alors cette histoire de demandeur d’asile, qui a fui les persécutions parce qu’il était condamné à mort, pour avoir milité pour l’égalité des droits de l’homme dans son pays de sauvages, qu’il a été torturé et qu’on lui a même cassé un genou à coups de matraque, moi je veux bien, mais vous savez bien, on se méfie avec tout ce qu’on nous raconte !
Il n’y avait personne à son enterrement, sauf l’institutrice qui a posé une rose blanche sur le cercueil.
On ne l’a pas connu, on ne voulait pas le connaitre, c’est normal Monsieur le commissaire... Il n’était pas de chez nous.

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